« Possible Love » de Lee Chang-dong sur Netflix : le réalisateur de « Burning » ausculte les fractures de classe et les pièges du regard

Grand nom du cinéma coréen salué pour Burning, Lee Chang-dong n’évite pourtant pas l’impasse que connaissent quantité de noms tout aussi grands : difficulté à financer son nouveau projet, donc direction la case Netflix. Terrain d’expression pour des cinéastes à la réussite variable, la plateforme accueille donc Possible Love et son récit de rencontre entre deux couples, l’un prolétaire ouvrier, l’autre bourgeois. Quand la femme de ce second couple, une réalisatrice, cherche à recueillir la parole d’ouvriers licenciés pour un documentaire, désirs cachés et fracture de classe se réveillent progressivement.

Déjà identifié pour les élans littéraires de ses films fleuves, Lee Chang-dong pousse ici l’exercice à son paroxysme : 2h40 de récit nécessaires pour distiller l’immense densité des rapports entre personnages sans jamais paraître surcharger l’expérience. Les détails se glanent dans la fluidité de l’écriture, faite de tout et de rien, jusqu’à trouver dans la durée un plaisir proprement littéraire, celui de ne pas seulement suivre une histoire, mais de la voir se construire ligne après ligne. La narration avance ainsi à vue et caractérise en creux, chaque action ou manière d’être dans l’espace collectif, ajoutant des indices sur ces personnages à défricher. Immédiatement catégorisables socialement, les personnages de Lee Chang-dong en sont pourtant profondément balzaciens : construits sur quantité de couches, il suffit de les observer pour voir la comédie humaine parler d’elle-même. C’est donc sans bande musicale et par une caméra à l’épaule, élégante et discrète, que Possible Love déploie son récit. Ode à la poésie qui émane du rien et élève quotidiennement le réel, le minimalisme du cinéaste touche juste dans sa façon de saisir la matière première, non pas pour son apparence, mais pour ce qu’elle renferme. Le temps passé à installer quantité de petits éléments prend alors sens dans un dernier tiers qui multiplie les envolées bouleversantes. Parmi elles, une séquence de baignade dans la mer. L’image est rigoureusement simple, ballotée au gré des vagues, mais érige son discours à tous les niveaux, de la liberté primaire, pour ne pas dire animale, au sacré le plus entier.

Sous couvert d’un réalisme aux arêtes arrondies, Lee Chang-dong referme ainsi son piège : il ne faut jamais confondre neutralité objective et réalisme. La première n’est qu’une illusion à laquelle il est vain de croire, tandis que le second est partout, tout en faisant oublier son caractère profondément situé. En introduisant dans son récit la caméra documentaire d’un personnage, l’auteur construit un contrechamp avec la sienne. Sans jamais s’annoncer, c’est un miroir presque invisible avec lequel le dialogue reste permanent. Chaque plan interroge alors : quel regard incarnons-nous ? La question ne cesse de trotter dans la tête, démultipliant les couches de réalité et les régimes d’image, dans une sorte de version tout en retenue du dédale monstrueux de The Rehearsal (Nathan Fielder). Entre aliénation du regard et déambulation dans les strates de métrage, l’expérience est d’autant plus déroutante qu’elle ne s’annonce pas. C’est toujours dans le quotidien le plus banal que surgit la caméra, construisant une sorte de « home invasion panoptique » où le regard bourgeois envahit le cadre intime prolétaire.

La moindre discussion, même dans le contexte intime d’un dîner, ne peut se suffire à elle-même et devient un sujet sur lequel la caméra documentaire se braque. En résumé, aucun rapport ne peut exister sainement. Le long-métrage explore ainsi le double sens de la maxime qui l’ouvre : « Tu ne convoiteras point » (rappel, au passage, qu’il s’agit là d’une adaptation du Décalogue de Kieslowski). Du côté des prolétaires, on envie la richesse des plus aisés, tandis que, chez ces bourgeois, on cherche littéralement à posséder l’autre, le plus petit que soi, ou du moins son image et son récit. La rencontre centrale entre ces deux strates sociales ne s’arrête donc pas à l’illustration attendue de la lutte des classes et de la déconnexion bourgeoise dans le quotidien. Il s’agit tout autant de s’approprier le récit et la possibilité de se raconter dans sa lutte. Il suffit de comparer la façon dont sont illustrées les anecdotes que racontent les personnages : lorsque celles-ci proviennent des voix bourgeoises, aucune image ne se superpose au récit, tandis que, lorsqu’elles viennent du couple prolétaire, des flashbacks et des illustrations viennent habiller ces histoires. Voilà une idée subtile qu’il serait facile de manquer. Pourtant, elle encapsule tout le fond du projet : regarder l’incapacité des classes hautes à se figurer la vie des plus précaires sans se l’approprier et la changer en art.

La documentariste, même face aux témoignages les plus poignants, ne regarde jamais les choses qu’au travers du retour de sa caméra, elle qui trouve le travail d’usine trop répétitif, et donc chiant à filmer. Toujours mentir, rehausser la vie de ces prolétaires morts aux yeux du système, mais qui ne peuvent que faire semblant de jouer aux vivants. En réflexion permanente, particulièrement sur lui-même, le film de Lee Chang-dong en devient aussi subtil qu’implacable. Il saisit que représenter, c’est déjà vider le réel de son sens, figer la substance humaine derrière les mots. En plaçant toujours la fresque sociale en dehors des murs et des objectifs de caméra, Possible Love trouve la vertigineuse justesse de son sujet : traumatismes et fractures du collectif ne sont jamais aussi vivaces et parlants que dans la tête des individus qui les subissent.

6 novembre 2026 sur Netflix | 2h 44min | Drame, Romance
De Lee Chang-dong | Par Lee Chang-dong, Oh Jung-mi
Avec Do-Yeon Jeon, Sul Kyung-gu, In-sung Zo
Titre original Ganeunghan Salang

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