Culte des années 80 : Eric B. & Rakim – « Paid In Full (Seven Minutes Of Madness) » (Coldcut remix)

Dans l’histoire du hip-hop britannique, certains morceaux ont compté autant pour leur musique que pour la manière dont ils ont changé notre façon d’écouter. Dans les années 1980, alors que John Peel contribue à faire entendre le hip-hop à la radio britannique, Eric B. & Rakim imposent leur titre Paid In Full, qui figure en 1987 à la 27e place de la Festive 50 de Peel.

Mais c’est une autre version du morceau qui va véritablement entrer dans l’histoire : Paid In Full (Seven Minutes Of Madness), le remix réalisé par les Londoniens Matt Black et Jonathan More, alias Coldcut. Les deux hommes se sont rencontrés autour d’une passion commune pour les rare grooves, le sampling et les collages sonores, nourris notamment par les expérimentations de Double Dee & Steinski. Le remix est alors encore largement pensé comme une manière d’allonger ou de transformer un morceau pour les clubs et les DJs ; Coldcut va en faire quelque chose de beaucoup plus radical.

À l’origine du projet se trouve Julian Palmer, alors responsable A&R chez 4th & B’way, qui avait été frappé par l’originalité des premiers morceaux de Coldcut, Say Kids (What Time Is It?) et Beats + Pieces. Il leur demande de retravailler Paid In Full, notamment parce que la version originale est courte et que son breakbeat est devenu emblématique d’une scène hip-hop en pleine expansion. Problème : Coldcut ne dispose pas des bandes originales. Ils doivent donc travailler à partir du vinyle, avant de rejoindre le studio d’Island Records pour deux jours avec l’ingénieure Raine Shine. Le résultat, Seven Minutes Of Madness, repose sur un principe simple mais révolutionnaire : conserver l’ossature du morceau d’Eric B. & Rakim tout en l’encerclant d’une avalanche de fragments sonores. Le breakbeat de Ashley’s Roachclip, la ligne de basse de Don’t Look Any Further, des extraits de James Brown, des dialogues de films, des voix provenant de disques obscurs et surtout le fameux This is a journey into sound transforment progressivement le morceau en véritable voyage sonore. Au centre de cette construction apparaît le sample décisif : Im Nin’Alu de la chanteuse israélienne Ofra Haza, découvert par Jonathan More à la radio puis ralenti sur sa platine.

Ce qui rend Seven Minutes Of Madness aussi fascinant, c’est que Coldcut ne cherche jamais simplement à empiler les samples : ils construisent une nouvelle narration à partir de morceaux qui, à l’origine, n’avaient rien à faire ensemble. L’influence de Double Dee & Steinski est essentielle : Coldcut reprend leur goût pour le cut-and-paste, mais aussi leur humour et leur manière de juxtaposer des éléments improbables. Un dialogue d’Humphrey Bogart surgit ainsi au milieu du morceau, tandis que d’autres voix et effets semblent interrompre ou commenter l’action.
Techniquement, cette liberté est pourtant obtenue avec des moyens rudimentaires. Coldcut travaille avec des machines et des techniques de l’époque, en combinant notamment le Casio RZ-1, des traitements de bande, des appareils de delay et beaucoup de montage manuel. Tout est construit étape par étape, dans un processus qui impose de résoudre chaque problème par l’expérimentation. C’est précisément cette contrainte qui donne au morceau son énergie bricolée, son imprévisibilité et cette impression de collage vivant qui fera école. Le succès dépasse rapidement les attentes. Paid In Full (Seven Minutes Of Madness) devient un véritable phénomène au Royaume-Uni et en Europe, contribuant fortement à faire connaître Coldcut et offrant au duo une visibilité inhabituelle pour des remixeurs. Le morceau est d’ailleurs crédité à Coldcut, ce qui contribue à brouiller la frontière entre remix et nouvelle œuvre. Son succès commercial participe ainsi à faire évoluer l’idée même de ce qu’un remix peut être : non plus une simple version destinée à prolonger la durée d’un titre ou à l’adapter aux clubs, mais une création capable de lui donner une seconde vie et une personnalité nouvelle.

L’histoire connaîtra pourtant un moment de tension lorsque Eric B. & Rakim arrivent en Angleterre pour apparaître dans Top of the Pops sans avoir été prévenus qu’ils allaient devoir interpréter cette version qu’ils n’avaient jamais entendue. Rakim aurait d’abord été réticent avant de reconnaître la force du remix et de le considérer par la suite comme l’un de ses préférés. Eric B., lui, le qualifiera ironiquement de « girly disco music », une remarque que Coldcut choisira de prendre, à raison, comme un compliment. L’influence de ce remix se retrouvera ensuite chez DJ Shadow et Dan the Automator, dans la culture du mash-up et chez toute une génération de producteurs pour qui fouiller les disques, détourner les sons et rapprocher des univers inattendus est devenu une véritable méthode de création.

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