En 1976, Munich est en train de devenir l’un des grands laboratoires de la disco européenne. Giorgio Moroder et Pete Bellotte y imposent leur esthétique, tandis qu’une constellation de producteurs, arrangeurs et musiciens participe à l’émergence de ce que l’on appellera bientôt la Munich Disco. C’est dans ce contexte que Claudja Barry, chanteuse jamaïcaine ayant grandi au Canada, arrive en Allemagne en 1975 et rencontre le producteur Jürgen S. Korduletsch. L’année suivante, ils enregistrent à Munich Sweet Dynamite, premier album de Barry, aux Arco Studios.
Love for the Sake of Love appartient donc à cette première vague d’une disco européenne encore loin de l’image futuriste et synthétique qu’on lui associera quelques années plus tard. Ici, le morceau avance avec une langueur presque sensuelle : basse profonde, arrangements soyeux, tempo modéré et surtout voix de Barry, chaude et expressive. On peut y voir un titre aux accents européens et mélancoliques, qui tranche avec les morceaux plus franchement soul et funk. Mais c’est aussi un morceau qui raconte l’histoire de la disco par sa production. Enregistré à Munich sous la direction de Korduletsch et arrangé par Jörg Evers, il réunit plusieurs figures de cette scène, parmi lesquelles le batteur Keith Forsey et le claviériste Thor Baldursson. On retrouve cette étrange alchimie propre à la Munich Disco : des racines américaines, mais filtrées par une conception européenne de la pop, plus orchestrée, plus élégante, presque cinématographique.
Puis, pour le marché américain, Tom Moulton s’empare du morceau. Sa version passe de 5 min 16 sur l’album européen à près de huit minutes : Love for the Sake of Love devient alors moins une chanson à écouter qu’un espace à habiter sur le dancefloor. Moulton ne gomme pourtant pas la douceur du titre. Il l’étire. Les éléments ont davantage de place, le groove respire, les chœurs prennent de l’ampleur et la structure devient suffisamment ouverte pour permettre au DJ de jouer avec le morceau. La lenteur apparente devient ainsi une force : la chanson ne cherche pas à précipiter le désir, elle le fait durer. C’est peut-être ce qui distingue Love for the Sake of Love d’une partie de la disco de son époque. Et c’est précisément ce qui rend le morceau si durable. Plus de vingt ans après son enregistrement, son matériau sera samplé par Montell Jordan pour Get It On Tonite, lui-même devenu un important succès du R&B américain.



