"Non, je ne suis pas l'inconnu du lac, laissez-moi tranquille"

La France a peur. C’est l’histoire d’un roi de la débrouille ayant ni monnaie, ni endroit où crécher. Avec ses apostrophes régulières et ses matages intempestifs, il explose largement notre seuil de tolérance au harcèlement de rue, et réserve à la gent féminine un traitement pas vraiment calqué sur les standards de l’ère metoo: séducteur en diable, il est aussi tueur à ses heures. Précisons également que son prénom n’est pas des plus faciles à porter (il s’appelle Djé).

Pour ceux qui (comme nous) étaient un peu agacés par son côté premier de la classe, voici le film qui devrait vous réconcilier avec Pierre Deladonchamps, à qui un usage moins stakhanoviste des écrans a visiblement fait du bien. Rares sont les films de serial-killer qui évacuent totalement les scènes de crime. Le cinéaste dit lui-même que pour traiter ce sujet qui lui traine dans l’esprit depuis plus de 15 ans, il avait d’abord pensé à un énième slasher, et son corollaire débordant d’hémoglobine. Le film tire en fait un autre fil, hérité d’un croisement subtil entre l’ambiguïté insaisissable de Taxi Driver de Martin Scorsese et la radiographie urbaine parfois farfelue de J’ai pas sommeil de Claire Denis. Soit un personnage qui lui-même est incapable de la moindre anticipation, aussi bienveillant avec les uns que psychotique avec les autres. On est loin du héros reclus et introspectif: Djé (Deladonchamps) est au contraire pro-actif socialement, capable de se greffer aux fils de bonne famille chahutant au kebab du coin comme au groupe de travailleurs du BTP l’accueillant le temps d’un job, usant le lundi la violence physique, le mardi la persuasion par le verbe, le mercredi l’histoire drôle, à laquelle il semble attacher un soin tout particulier…

Indétermination qui permet au film un tour de force: éclairer des thématiques sociales qui n’ont rien d’original (la misogynie quotidienne, la violence s’exerçant envers les minorités, la marginalité des laissés-pour-compte) sans jamais paraitre didactique ou donneur de leçon, ce en quoi le cinéma français n’est pas toujours un exemple… Voilà qui nous ramène en territoire renoirien, pas uniquement pour l’adage multi-consacré (chacun a ses raisons) mais aussi pour ce sommet qu’est La Bête humaine (1938), premier film de psycho-killer social! Mention spéciale aux seconds rôles (Inas Chanti, Donel Jack’sman, Marie Colomb) tous dirigés avec brio: à ceux qui avaient besoin d’une confirmation quant à la technicité d’Ophélie Bau – sans le Kechiche qui remplit les verres de vodka derrière le comptoir – voilà qui devrait grandement les convaincre! Le film pourrait faire son petit scandale dans une époque qui tient la divergence en horreur, et risque d’offusquer par la grande variété des réactions au comportement de Djé, sommet du glauque pour les uns, monstre de charisme pour les autres; le bonhomme enfilant respectivement les casquettes de simple coup d’un soir qu’on met à la porte le matin venu, petit ami dévoué, porte-voix des opprimés, pervers patenté qui ne lâche pas le regard dans le bus, amant maladroit prêt à bien des sacrifices par amour, faux flic d’un jour lorsqu’il s’agit d’échapper à une véritable descente de police… Comme si le mal (on va pas vous apprendre ça à vous) avait quelque chose d’intrinsèquement séduisant. G.R.

UN… QUOI?
Peter Dourountzis est un ancien élève de l’ESRA Paris, diplômé mise en scène et scénario en 2002. Dès l’année suivante, il s’engage au SAMU Social de Paris, où il a cessé d’exercer. Quinze années passées sur le terrain, comme coordinateur départemental, puis formateur des équipes. En 2014, il réalise son premier court (Errance, avec Paul Hamy et Zita Hanrot) qui remporte le Grand Prix Unifrance et se retrouve sacré meilleur film au festival international d’Amiens. Suivront deux autres courts en 2015: Le Dernier raccourci, avec Mustapha Abourachid, et Grands boulevards avec Denis Eyriey. Vaurien est son premier long métrage. Il a mûri le projet pendant une vingtaine d’années pour s’assurer de trouver le bon angle et ne pas glorifier son héros. Djé n’est pas l’archétype du tueur en série américain très intelligent façon Le Silence des agneaux et Seven. Pour concevoir le personnage, Peter Dourountzis s’est plutôt inspiré de plusieurs serial killer parisiens des années 1990, comme Mamadou Traoré, “le tueur aux mains nues”, un SDF psychotique qui avait agressé six femmes. Mais aussi Patrick Trémeau, marié, deux enfants, dit le “violeur des parkings”. Et bien sûr Guy Georges, le tueur de l’est parisien au physique séduisant.

 

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