Dans la scène d’ouverture, un enfant à la jambe fracassée est porté à bout de bras par ses collègues mineurs qu’on devine en colère parce que sous-payés et maltraités. Outre qu’il frappe fort, ce préambule africain est assez déroutant quand on connaît les précédents films de Bennie et Josh Safdie, qui ne sont jamais sortis de leur terrain de jeu habituel, à savoir New York et ses environs immédiats. Qu’on se rassure, on va très vite y retourner après une transition hardie qui enchaîne la représentation de l’intérieur d’une opale avec une coloscopie.
Nous voilà plongés dans le vif du sujet, ou plutôt du personnage principal Howard Ratner (Adam Sandler, idéal) un joailler new-yorkais vaguement hypocondriaque. A partir de là, on ne quittera plus le microcosme dont il est le centre de gravité, même si les sentiments de la majorité de son entourage à son égard (femme, enfants, clients et surtout créanciers, qu’il trompe tous à des degrés divers), vont du mépris à l’envie de meurtre. Le problème d’Howard, c’est qu’il est addict au jeu, et lorsqu’il a amassé de quoi rembourser une dette, il ne peut pas s’empêcher de le parier. Forcément, son principal créancier qui est également son beau-frère (joué par Eric Bogosian) est exaspéré, et menace d’envoyer ses gorilles lui casser les genoux. Mais Howard est aussi accro au danger, et plus il prend de risques, plus il est persuadé que la chance va lui sourire, d’autant que l’arrivée imminente d’une opale en provenance d’Éthiopie devrait tout régler. On y croit avec lui, mais c’est épuisant.
Les Safdie ont élaboré un style paradoxal qui repose sur l’énergie démente par laquelle ils propulsent le récit en dépit d’éléments repoussants: le personnage est franchement antipathique dans un contexte de frénésie discordante, et ce cocktail fonctionne ici plus que jamais. D’autant que, malgré les excès, on est en terrain balisé: à la base, Uncut gems est un thriller tout ce qu’il y a de classique, avec quelques éclats de comédie noire et un œil très juste pour détailler avec une précision documentaire la corporation des diamantaires (sans oublier la famille juive), qui procède de la même connaissance intime des quartiers new-yorkais que chez Sidney Lumet. Il faut dire que les Safdie nourrissent ce projet depuis dix ans, et que le personnage est inspiré d’un vrai joaillier que leur père a bien connu. On peut aussi citer Cassavetes, pour la capacité à captiver malgré une tension quasiment sans répit.
Visuellement, l’image est confiée à Darius Khondji, inattendu dans ce contexte extrêmement dynamique et mobile qui n’a pas dû lui laisser beaucoup d’heures pour installer ses lumières (même si le script s’arrange parfois astucieusement pour garder les personnages confinés malgré eux dans un même lieu). Il compense en travaillant en post production une image contrastée, cristalline et dure… comme un diamant. Le son est au diapason, un score électronique venant compléter les dissonances de l’histoire, souvent exprimées par la superposition de saillies verbales maniaques.
Pour en revenir au prologue, il éclaire un peu les conflits en jeu. Howard sait très bien ce que vaut la pierre qu’il a achetée, y compris son coût humain: à un moment, il affirme à son client champion de basket (Kevin Garnett, dans son propre rôle) qu’il soutient les mineurs parce qu’ils représentent pour lui «les Juifs de l’Éthiopie». C’est peut-être la révélation d’une parcelle de conscience, mais elle ne pèse pas lourd quand on voit la relative valeur accordée à la pierre par chacun des intéressés. Il en reste l’impression d’une rapacité dévorante et généralisée, assez typique de l’époque. G.D.
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