[Critique] The Ghost Writer de Roman Polanski

Ceux qui s’attendaient à une simple illustration du roman de Robert Harris peuvent passer leur chemin. L’intérêt de cette histoire de manipulation entre un nègre littéraire (Ewan McGregor) et un ancien premier ministre sulfureux (Pierce Brosnan) naît tout d’abord du rapport que le spectateur établit entre ce qu’il imagine et ce qu’il voit à l’écran. A l’évidence, Roman Polanski y entretient des liens organiques avec sa filmographie et sa biographie. Sous les oripeaux d’un genre balisé (le thriller politique), il renoue avec ses obsessions thématiques et formelles, entre Kafka et Beckett : le théâtre de l’absurde, la mise en scène des relations maître-esclave, l’humiliation et le meurtre érigés en normes. De la première à la dernière scène, on retrouve tout ce qui constitue l’essence de son cinéma et de ses dérives paranoïaques où le monde se divise entre l’intériorité déréglée et l’extérieur menaçant.

L’ambivalence morale du politicien accusé de crimes de guerre évoque le bourreau dans La jeune fille et la mort (1994). Les soubresauts politiques, l’attentisme tragique et le dénuement existentiel convoquent Le Pianiste (2002). L’enquête policière pleine d’indices abscons ramène à La neuvième porte (1998). Le contexte insulaire, la plage à l’abandon et l’exercice de séduction renvoient à Le Couteau dans l’eau (1962) et à Cul de Sac (1966). Surtout, la mort du précédent nègre – comme celle de Simone Choule il y a plus de trente ans maintenant -, le voyeurisme coupable et la claustration dans une chambre d’hôtel rappellent Répulsion (1965) et Le Locataire (1976). Les autocitations sont tellement évidentes que le cinéphile est conditionné, de manière presque automatique, à relier les films, à voir au-delà des images, à assimiler la fiction à la réalité. Un peu à la manière de Tess, tourné en 1977, juste après l’accusation de viol sur mineure.

Dans The Ghost-Writer, il y a Ewan McGregor dans la peau de Roman et Pierce Brosnan dans celle de Polanski. Deux écorces vides de la même espèce, deux jouets de persécution, deux marionnettes dérisoires devenues ombres à travers lesquelles le cinéaste sonde ses tourments personnels, psychologiques, sexuels. Les personnages secondaires qui se répandent autour d’eux s’épuisent dans un nid de vipères en se montrant à la fois inquiétants et grotesques, anges et démons. D’ailleurs, la première partie ressemble à un purgatoire de sens. Préférant laisser couler la bizarrerie dans le plan au lieu de la surligner, Polanski répond au trouble par des questions de mise en scène (choix, durée, mesure, distance). La suite, plus tendue, permet à Polanski d’entrer dans le vif du sujet et de s’intéresser à deux thèmes forts (l’exil et le scandale) en posant une question récurrente chez lui : où peut-on se cacher pour échapper à ses ennemis ? C’est à partir de ce moment que le spectre de Gregor Samsa (La Métamorphose, de Kafka) s’empare du héros qui assiste impuissant à l’effondrement de toutes ses certitudes.

Impossible de ne pas y voir une résonance personnelle. En ce qui concerne l’exil, Polanski n’a connu que ça, en quittant son pays après avoir réalisé son premier long-métrage, en mettant en scène en Grande-Bretagne, aux Etats-Unis, en France, avant d’élire la Suisse comme prémonition cauchemardesque. Pour ce qui est du scandale, sa vie et sa carrière ont été affectées dans les années 60-70 par des épreuves qu’il n’a jamais surmontées. On peut aussi faire l’économie de l’analyse et apprécier ce film pour ses qualités distractives. La récompense pour ceux qui aiment les rébus policiers, c’est un twist final que l’on ne voit pas venir et qui donne une dimension tragique à tout ce qui a précédé (qui est qui ? Qui manipule ? Qui ment?  Qui invente ?). Enfermant l’histoire minuscule dans une boucle majuscule, la conclusion est la même que dans Le Locataire, réalisé il y a maintenant plus de trente ans. C’est toute une malédiction qui renaît de ses cendres. En apparence, de l’eau a coulé sous les ponts. Pourtant, au cinéma comme dans la vie, personne n’échappe à son passé.

NB. Dans un numéro de Vanity Fair en mars 2000, Polanski avait répondu au questionnaire de Proust. A la question : «Quelles personnes vivantes méprisez-vous le plus?», il avait répondu : «Tous mes biographes non autorisés.»

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