Le journal américain The Evening Sun de Liberty, Kansas possède une antenne nommée The French Dispatch à Ennui-sur-Blasé, une ville française fictive évoquant Paris dans les années 1950-60. Arthur Howitzer Jr., le rédacteur en chef, envoie ses journalistes enquêter dans les quatre coins du pays. Trois articles traitent de divers sujets : Moses Rosenthaler (un détenu psychopathe qui se révèle être un grand artiste), les évènements de Mai 68 et enfin une enquête gastronomique qui vire au polar.

C’est le problème des films trop attendus: ils ne sont pas tous faits pour être visionnés sur la Croisette par 33 degrés, a fortiori en milieu de festival, pris en tenaille entre un apéro dinatoire vite enfilé et une autre séance nécessitant un aller-retour pass sanitaire dans le Grand Théâtre. A Cannes, c’est peu dire que le film au casting 6 étoiles avait beaucoup déconcerté: tout ça allait bien trop vite, on ne comprenait pas forcément où le Wes voulait nous emmener – on ne comprenait d’ailleurs pas ce que marmonnaient ses acteurs français – et le film était partout apparenté à un hamster déployant une énergie folle dans une roue sans qu’on sache bien pourquoi. C’est bien beau, ok, mais ça raconte quoi? A la revoyure ce mercredi d’octobre, notre intuition première (et pas franchement majoritaire) a été confirmée: plutôt qu’un creux dans la carrière de Wes, ceci est un grand film, et on peut déjà parier que le temps lui rendra justice.

Déjà dans Grand Budapest Hotel (2014), le Texan – à qui on a souvent reproché d’être un geek génial mais incapable de sortir la tête de sa chambre – ouvrait la fenêtre de sa maison de poupée pour laisser entrer l’Histoire: son cinéma prenait des accents mythiques, mais ce virage se faisait peut-être au détriment d’une certaine émotion. D’histoire il est aussi question dans ce French Dispatch avec quatre récits à la longueur diverse payant chacun tribut à ce journalisme aventureux façon New Yorker, échelonnés semble-t-il entre 1925 et 1975. À chaque saynète, son époque? C’est bien plus compliqué que ça: pour chaque tableau, le cinéaste s’évertue à gommer les indicateurs qui permettraient au spectateur-historien de situer avec précision la séquence. Exemple parlant avec sa déclinaison angoumoisine de mai 68 qui s’agrège pourtant à la France d’avant (les yéyés et l’arrivée d’Alllliiiiinnneee) et celle d’encore avant (les existentialistes avec leur livre dans la poche du veston). Le deuxième segment ne semble pas plus marqué que ça en terme temporel puisqu’il suit l’ascension d’un détenu enfermé pour double homicide (Benicio Del Toro) profitant de son temps passé en cellule pour devenir malgré lui l’artiste le plus huppé de son temps: l’épisode semble épouser l’épopée de l’art moderne, ce qui nous situe, si l’on en croit nos Lagarde et Michard, avant 1925. Ce qu’Alexandre Desplat, retravaillant les évocations atonales de Satie et Debussy, confirme d’ailleurs en entretien en parlant de «film à l’humeur dada».

Il n’y a donc pas ici, contrairement au cliché qui veut que Wes Anderson fasse foncièrement dans la «reconstitution méticuleuse», de reconstitution à proprement parler. Ceci n’est pas un livre d’histoire mais une malle à souvenirs, ceci n’est pas la brillante copie d’un premier de la classe mais le témoignage anarchique d’un boulimiste de l’évocation, délirant littéralement les époques, considérant l’histoire telle qu’elle est: un immense bazar. Ce que le journaliste biker joué par Owen Wilson annonce en fait dès le début, évoquant «la licence poétique» qui permet le remodelage de la mémoire (l’écran se scinde alors en deux catégories aux contours bien flous, façon Doo-Wop (That Thing) de Lauryn Hill: «le passé» à gauche et «l’avenir» à droite). C’est ce principe d’indétermination temporelle qui permet au cinéaste d’inviter des personnages jusque-là exclus de son cinéma dandy: bagnards, prostituées, anarchistes élégants, taulards, tatoués, aliénés, émeutiers, poulets et autres artistes bohèmes crevant littéralement la dalle, enrichissant un univers qui regardait beaucoup plus du côté de la High Society jusque-là (cette analogie entre la France et les marginaux ne pourra que faire plaisir aux membres de la confrérie du chaos!). C’est du Wes Anderson puissance 9 et c’est bien normal qu’un film souhaitant autant abolir les repères temporels perdent du monde en route. Allez le voir, allez même le revoir, comme nous, s’il le faut. Et dites-vous bien que le film n’a pas volé son label «expérimental»: il s’agit tout simplement de la première comédie musicale non chantée, et du premier film d’animation… avec des vrais acteurs dedans. On s’en reparle dans quelques temps? G.R.

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