A priori, le titre évoque potentiellement un documentaire musical, et même si l’idée est partie de là (on y reviendra plus tard), Sound of Metal est bel et bien une fiction au service d’un sujet qui ne se dévoile pas immédiatement. Ce qui intrigue le plus, au début, est un détail inhabituel: alors qu’on est plongé dans un concert de musique extrêmement amplifiée, des sous-titres pour malentendants décrivent tant bien que mal le son ambiant. Les raisons de ces sous-titres incongrus se révèleront plus tard, ainsi que les enseignements qu’on peut en tirer au passage. Pour le moment, nous faisons connaissance avec Ruben (Riz Ahmed) et Lou (Olivia Cooke), respectivement batteur et chanteuse/guitariste du duo Blackgammon, en tournée aux États-Unis. Ils vivent en couple et après chaque concert, ils rangent leur matériel dans un camion qui leur sert aussi de maison et de studio d’enregistrement. Progressivement, Ruben se rend compte qu’il n’entend plus bien. Un médecin le confirme: ses tympans sont gravement détériorés, et il doit arrêter son activité sans délai s’il veut préserver le peu d’ouïe qui lui reste. Lorsqu’il finit par abandonner, il est complètement sourd. Tout son univers s’écroule. Il doit se séparer de Lou pour joindre une communauté dirigée par Joe (Paul Raci, plus vrai que nature dans son rôle de thérapeute spécialiste du langage des signes). Ruben doit respecter les règles assez strictes de la communauté, dont un des préceptes repose sur l’affirmation que la surdité n’est pas un handicap. Il faut apprendre à vivre avec, et ne pas essayer de la «soigner». Ruben fera donc l’apprentissage du silence, de l’immobilité, du partage.

Sound of Metal raconte son parcours – littéralement inouï – depuis les solutions qui s’offrent à lui, jusqu’aux choix qu’il finit par faire. Techniquement, il est raconté de son point de vue, mais dans ce cas, il faudrait plutôt parler de «point d’ouïe». Le réalisateur Darius Marder a particulièrement travaillé cet aspect, avec des résultats impressionnants en termes de puissance émotionnelle et sensorielle. À l’origine, le film est parti d’un projet de docu fiction par Derek Cianfrance sur l’histoire vraie de Jucifer, un groupe formé par un couple dont le destin a été bouleversé lorsque le batteur est devenu sourd. Pour différentes raisons, le projet a été abandonné en 2009, mais Cianfrance a demandé à son ami Darius Marder, qui co-écrira avec lui The place beyond the pines (2012), de prendre le relais. Au bout de plusieurs années de développement, Marder a finalisé un script qu’il réalisera lui-même. Partant de la réalité documentaire, il a centré le récit sur le couple de musiciens, mais il le fait raconter à la première personne par le batteur. Entretemps, le cinéaste s’est documenté en détail sur le langage des signes, ainsi que sur les implants cochléaires qui permettent de compenser en partie la perte d’audition. Dans un souci de spontanéité et de réalisme, il a choisi de tourner sur pellicule et dans l’ordre chronologique, comme si les évènements étaient pris sur le vif à mesure qu’ils arrivaient. Le procédé a aussi permis d’enregistrer comment les transformations mentales des personnages se traduisent physiquement dans le temps. C’est particulièrement frappant avec Olivia Cooke, qui a laissé passer plusieurs mois avant de tourner à nouveau avec Riz Ahmed. Son apparence a sensiblement changé avec le temps, et cette transformation correspond à ce que son personnage a vécu: après sa séparation d’avec Ruben, Lou a trouvé un nouvel équilibre en se réconciliant avec son père, une sorte de Didier Barbelivien belge, joué par Mathieu Amalric.

En plus de raconter une histoire forte, Sound of Metal réussit à traduire avec une intensité viscérale la sensation de perdre l’ouïe. Cet accomplissement est le résultat d’un énorme travail collectif. Riz Ahmed a passé des mois à apprendre la batterie, puis le langage des signes, et il a trouvé des artifices variés pour se priver du sens de l’ouïe. Le monteur son Nicolas Becker a accompli une performance technique considérable qui lui a valu un Oscar. Mais tout part d’une réflexion approfondie sur notre rapport au son: l’importance qu’il a dans l’appréhension du monde extérieur, le déséquilibre occasionné lorsque cette dimension disparaît brusquement, et comment on apprend à s’en passer. De nouveaux défis se sont posés (notamment comment traduire la mémoire du son) et la réalisation du film a stimulé l’invention de nouveaux procédés comme des storyboards sonores. Et entre autres implications du son dans l’expérience cinématographique, le sujet nous sensibilise aussi à ce que ressentent ceux qui en sont privés. Il suffit de lire les sous-titres pour comprendre à quel point les mots sont incomplets pour décrire un son («musique triste», «bruit lancinant»). À la sortie d’une des projections de presse, un groupe de malentendants commentait le film en utilisant le langage des signes. À l’unanimité, ils manifestaient leur approbation en applaudissant. On peut le prendre pour un bon signe. G.D.

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