[CRITIQUE] SOPHIE SCHOLL LES DERNIERS JOURS de Marc Rothemund

Le 22 février 1943, trois étudiants allemands d’une vingtaine d’années sont décapités à la prison de Stadelheim, près de Munich. Pour quels motifs ? Leur crime est d’avoir dénoncé le nazisme dans le cadre d’un mouvement clandestin baptisé  » La Rose blanche « . Le film commence à partir de l’affaire des tracts – d’où Les derniers jours du titre – et prend le parti de ne pas raconter ce qui s’est passé en amont. A l’origine, en 1933, Hans Scholl est lycéen, vit à Ulm et n’est pas au début insensible aux discours de Hitler. Il s’engage avec sa soeur Sophie dans les Jeunesses Hitlériennes mais se rend vite compte des noirs desseins du dictateur. Il abandonne le national-socialisme et fait mine de se consacrer à ses études de médecine. Mais l’actualité politique ne le laisse guère indifférent. Intellectuel, il lit les penseurs chrétiens (Saint Augustin, Pascal) ainsi que l’écriture sainte. Au préalable, il décide d’entrer dans la résistance par écrit. Sa soeur Sophie le rejoint ainsi que trois étudiants en médecine (Alexander Schmorell, Christoph Probst et Willi Graf). En 1942, le petit groupe tente de raisonner les étudiants de Munich et les appelle à la résistance contre le régime en place. Entre temps, ils constatent les dégâts, l’horreur qui décuple leur rage. Willi Graf est enrôlé dans l’armée en juillet 1942 ; Hans Scholl et Alexander Schmorell, incorporés comme maréchal des logis dans la Wehrmacht en tant qu’étudiants en médecine, passent trois mois sur le front russe et constatent avec effroi l’horreur des traitements infligés aux juifs et aux prisonniers soviétiques. A leur retour, le groupe multiplie les offensives, va jusqu’à écrire des slogans sur les murs du quartier universitaire. Le film commence à partir de là.

Dans le cinéma allemand actuel, Sophie Scholl est un cas passionnant parce qu’il confirme un an après le récent (et impressionnant) succès de La Chute l’envie des spectateurs allemands de manifester un intérêt certain pour l’histoire de leur pays. Malgré un sujet scolaire, le cinéaste Marc Rothemund prend l’initiative de ne pas tomber dans l’académisme poussiéreux et filme au plus près, avec une sensibilité nerveuse et sans concession, l’histoire vraie de Hans et Sophie Scholl, un frère et d’une sœur qui, en plein tumulte nazi, se sont fait prendre en train de jeter des tracts commentant la défaite de Stalingrad dans l’université de Munich. Le 22 février 1943, le Tribunal du peuple chargé des crimes politiques se réunit pour un procès expéditif de trois heures, présidé par Roland Freisler, venu exprès de Berlin. Il est réputé pour sa brutalité et ne répond aux détenus qu’avec la violence attendue en niant leurs revendications. Pour cette faute, ils seront condamnés à mort. Histoire inoubliable qui n’a rien d’une anecdote ou d’un « détail » et qui nécessitait une transposition filmique. De manière sous-jacente, l’histoire du frère et de la sœur permet de dynamiter la sempiternelle culpabilité teutonne.

Malgré un contexte précis, l’histoire s’échappe incidemment des bornes géographiques et temporelles pour toucher tout le monde par son universalité. S’il s’agit certes d’un combat contre les nazis, c’est surtout pour défendre la liberté d’expression et le droit – indispensable – à l’opinion. Le film sonde, muet, l’incapacité des personnages à dire ce qu’ils pensent en période de trouble dictatorial et retranscrit au plus juste les tempêtes psychologiques qui s’agitent dans les attitudes et les regards. Alors que dans d’autres mains le résultat aurait pu ressembler à un concentré geignard de chantage à l’émotion et de politiquement correct rance, le film, ici, échappe miraculeusement à ces sinistres écueils et fait montre de simplicité formelle et de rigueur narrative. Tout peut se lire sur les visages des acteurs, à tel point que les dialogues deviennent inutiles. Ce qui est intéressant, c’est de lire à travers les lignes car l’important vient des non-dits.

L’intérêt du film réside ainsi dans ce qu’il montre au-delà de ses images. Certains risquent de discuter la dramatisation de certaines séquences et paradoxalement l’absence de violence (dans la réalité, Sophie Scholl comparaît à la fin avec des béquilles parce qu’elle a eu une jambe brisée par la Gestapo ; dans le film, il n’en est rien) mais le débat ne rime à rien si ce n’est à soulever une possible polémique sur un film qui ne la mérite pas : le réalisateur ne tombe à aucun moment dans l’ostentation, filme son sujet et capte les émotions sans fioritures inutiles avec des idées de cinéma discrètes et ne triche pas avec ce qu’il dit ou montre. Belle implication émotionnelle. En dépit de son didactisme inhérent, la première partie, en forme de duel psychologique, s’avère drastique et oppressante, échafaudée comme un suspens. La seconde, moins loquace mais non moins tendue, tente comme elle peut de capter les restes d’humanité sur des visages palots et scrute les derniers contacts du frère et de la soeur avec les membres de leur famille (ou même entre eux). Cette quête des derniers fragments de vie touche comme un crève-coeur.

Toute la finesse et la force sont peut-être nichées là. Dans l’admiration muette des personnages. Admiration muette d’un agent de gestapo obligé de se conformer aux ordres d’un système qui le dépasse. Admiration muette d’une détenue qui a payé, payent encore et n’a plus l’audace de se battre et de défendre ses convictions. Admiration muette de parents qui masquent leur tristesse pour mieux arborer leur fierté. Admiration muette d’un frère pour sa sœur, d’une sœur pour son frère. Parce qu’ils sont réduits à l’état d’animaux qui ne peuvent plus parler, ils se disent leur amour comme si c’était la dernière fois en ne se lâchant pas du regard. C’est la plus belle façon d’exprimer des sentiments de manière détournée dans un monde qui n’est plus que ruine de conscience et voué à une déshumanisation certaine. Le visage lumineux de l’actrice Julia Jentsch est de ceux que l’on n’oublie pas. Le film est à son image : incandescent, subtil, bouleversant.

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