En 1931, fraîchement éconduit par Hollywood et sommé de rentrer en URSS, le cinéaste Sergueï Eisenstein (Elmer Bäck) se rend à Guanajuato, au Mexique, pour y tourner son nouveau film, Que Viva Mexico ! Chaperonné par son guide Palomino Cañedo, il se brûle au contact d’Éros et de Thanatos. Son génie créatif s’en trouve exacerbé et son intimité fortement troublée. Confronté aux désirs et aux peurs inhérents à l’amour, au sexe et à la mort, Eisenstein vit à Guanajuato dix jours passionnés qui vont bouleverser le reste de sa vie.
Peter Greenaway, aujourd’hui âgé de 72 ans, a découvert Serguei Eisenstein il y a plus de quarante ans ; et, alors, un éclair déchira le ciel : « J’ai découvert Eisenstein par hasard, à 17 ans, en 1959, dans un cinéma de l’East End de Londres, 11 ans après sa mort à l’âge de 50 ans. J’ai été fasciné par La Grève, un film qu’il a réalisé alors qu’il n’avait que 27 ans. Je n’avais encore jamais vu de film datant des prémices du cinéma véhiculer un contenu aussi sérieux. A côté, les films américains avaient un côté tape-à-l’œil et sentimental, les allemands étaient extravagants et invraisemblables, et les français trop égocentriques et littéraires. A l’inverse, le cinéma d’Eisenstein était porteur d’un vrai message, transmis de façon réfléchie et rapide, avec une véritable intelligence cinématographique. »
Le réalisateur de The Baby of Macon s’est intéressé à la période où, engagé par la Paramount en 1930, Eisenstein séjourne à Hollywood, sans résultat, puis gagne alors le Mexique avec son fidèle chef opérateur Edouard Tissé et avec son assistant Grigori Alexandrov pour tourner Que viva Mexico ! (1931), produit par l’écrivain de gauche Upton Sinclair. Soit au moment où Eisenstein est en panne, ce qui arrive à d’autres cinéastes et ce qui est probablement arrivé à Peter Greenaway, et signe un film inachevé, maudit… Ce n’est que dans les années 70, longtemps après la mort d’Eisenstein en 1948, que les Soviétiques purent récupérer et monter les négatifs.
Après son décadent et charmant Goltzius et la Compagnie du Pélican qui donnait l’impression d’avoir fumé de l’opium, Peter Greenaway se révèle au sommet dans Que Viva Eisenstein !, expérimentateur de feu alternant le noir et blanc et la couleur, les images d’archive et le numérique, rendant hommage au montage du visionnaire inventeur de formes et à ses audaces stylistiques. Il s’intéresse à la rencontre décisive de Eisenstein avec un guide Mexicain, enseignant ailleurs l’étude comparative des religions. Fort de son vécu, ce dernier va initier le cinéaste aux joies d’un pays qui ne manque pas de séduction ni d’étrangeté, stimulantes pour un auteur comme Eisenstein.
Croyez-le ou non : Que viva Eisenstein ! s’impose comme le film le plus incarné de Peter Greenaway depuis une éternité. Certes, en surface, il donne dans le biopic pour cinéphiles en avouant sa fascination pour un autre cinéaste que lui. Mais en profondeur, il ne nous raconte pas que Eisenstein, révélant un autoportrait caché de cinéaste toqué d’images qui explore ses fantasmes à partir de l’homosexualité présumée d’Eisenstein, qui parle du rapport au corps, de la culpabilité face au bonheur, d’intellectualisation du rapport sexuel, du rapport à l’autre et de séduction. « Il n’a jamais été question de tourner une hagiographie, assure Peter Greenaway dans le dossier de presse. Avec un peu de chance, le film serait un portrait cinématographique réaliste de dix jours dans la vie d’un des géants du cinéma, mais toute génuflexion admirative était formellement exclue.«
Ce qui rend ce film touchant, c’est que Greenaway soumet ce personnage d’Eisenstein déconnecté de la réalité, à son style sexué, baroque et théâtral et fait ce qu’il veut. Vraiment. Parce qu’il arrive à un moment dans sa vie et dans sa carrière où il s’en contrefout de savoir ce que l’on va penser de lui. Alors Peter Greenaway lâche la bride dans un cadre moins ésotérique qu’accessible de film-mental hanté par des pulsions sexuelles et mortifères. Et il le fait avec autant de délicatesse, de crudité, de franchise que d’humour.
Chez lui, l’érudition a quelque chose de joyeux, le sexe a quelque chose de chorégraphié et d’en même temps imprévu, le cinéma constitue encore et toujours un vaste terrain expérimental où il y a tant à dire et tant à filmer. Rien de rabougri ici, mais un ludisme et une curiosité permanents, un désir d’aventure et de se perdre dans des labyrinthes et surtout une envie de ne rien prendre au sérieux. Cette décontraction, il la doit aussi à un génial acteur, Elmer Bäck, qui de toute évidence sait tout jouer : l’ivresse comme la mélancolie.
On s’amuse tellement en regardant Que Viva Eisenstein ! que l’on oublierait presque sa tristesse qui nous cueille à la fin, comme ça, parce qu’il faut se dire au revoir, lorsque Eisenstein quitte le pays, le jour des morts : « Je suis un homme mort, roulez lentement jusqu’à la sortie de la ville, ceci est un cortège funèbre; puis arrivé à la sortie de la ville, roulez comme un vrai diable, je dois quitter le paradis en vitesse« .