Black is beautiful. Le passage à l’âge adulte d’un jeune afro-américain, pendant l’ère de la guerre contre la drogue à Miami, se battant contre son milieu et sa famille pour vivre son homosexualité.
I’m beautiful, in every single way. De la même façon que Les bêtes du sud sauvage (Benh Zeitlin, 2012), la trajectoire de Moonlightrappelle celle des sleeper US, catégorie que Hollywood adore too much. Et d’emblée, méfiance. Gare aux formules et aux fausses valeurs overbuzzées ayant émergé ces dernières années (le redoutable Lee Daniels). Rassurons tout de suite les sceptiques: Moonlight est l’anti-Precious. C’est en premier lieu un joli film, un «coming of age movie» comme on dit aux States. C’est à la fois sa qualité et sa limite. La seule certitude que l’on a en sortant de la salle, c’est que Berry Jenkins, auteur d’un premier film que personne n’a vu, du moins en France (Medicine for Melancholy en 2008), apparait plus faiseur que cinéaste au talent indiscutable. Par-dessus le marché, ce qui paraît exotique au public américain ne l’est pas du tout pour un public français rompu à un cinéma sensualiste et esthétisant. Sans se cacher et il a bien raison, Jenkins confesse sans problème qu’il a pioché des plans entiers dans des films européens (Chocolat de Claire Denis) et asiatiques (Happy Together de Wong Kar-wai) pour les reproduire et illlustrer le parcours du protagoniste (le film est adapté d’un récit autobiographique de Tarell McCraney). Tout en gardant à l’esprit que l’errance mélancolique d’un personnage prime sur les impératifs d’une intrigue calibrée. Certes, c’est un péché véniel dans une industrie cinématographique où tout le monde pompe les idées de tout le monde, mais on reste dans un produit «fabriqué», un poil démonstratif, un poil volontariste. Quoique bien fichu.
Bien fichu car Moonlight atteint assez pleinement sa cible de cinéma indépendant sensible: partir du singulier pour tendre à l’universel, manifester un amour du beau, connecter les gens qui ne se ressemblent pas entre eux, inviter à combler une solitude moderne et à renouer une communication perdue. Il a fallu un peu de couilles et beaucoup de foi, notamment de Plan B (la boîte de Brad Pitt) et de A24, pour mettre du cœur à l’ouvrage et pour défendre un film comme Moonlight. L’avantage, c’est que s’il gagne des statuettes dorées, il peut encourager d’autres visions, des caractérisations loin des clichés ou d’autres projets difficiles à financer. Il y a toujours quelque chose propre au cercle vertueux dans ce genre de productions qui, par ailleurs, rendent le spectateur moins seul. Autrement, comment expliquer l’unanimité dont il jouit? L’autre bonne nouvelle qui assure à Moonlight une vraie belle tenue, c’est que le héros prénommé Charon est beau. Un enfant sans père renaissant sans cesse, grandissant sous nos yeux, soumettant un quartier chaud de Miami grouillant de bad boys à sa sensibilité et à son mystère. Point fort encourageant: les acteurs sont tous excellents, plus dans la retenue que dans le surjeu tant redouté, et qu’ainsi, leur capacité à dire beaucoup par leur simple et juste regard s’avère émouvante. Et puis… Et puis il y a l’air du temps. Un certain Trump aux commandes d’un pays où même Hollywood rebaptisée Hollyweed depuis le début de l’année se trouve bien désarmée. Dans l’air vicié, un témoignage en marge comme Moonlight ne peut qu’être salué, encouragé, aimé…

