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« May December » de Todd Haynes: Julianne Moore et Natalie Portman, reines de queer

Où vas-tu Todd Haynes? On le sait, l’underground est loin derrière lui depuis longtemps, mais tant qu’à faire, on croquerait bien un melo sirkien de plus: oui on préfère dix Carol à un Dark Waters ou à un Wonderstruck (qui s’en souvient d’ailleurs ?). Avec May December, il met les pieds un peu partout, histoire de brouiller les pistes et de s’essayer à une nouvelle œuvre hybride: marier le goût du thriller light, chopé au carrefour de Dark Waters, mais revenir aux premières amours des femmes folles. Vas-y Todd, on te regarde.

La soixantaine rayonnante, Gracie voltige entre barbecue, fourneaux et rouleaux à pâtisserie, alors que ses nombreux enfants gambadent dans sa splendide villa. Dans un vert jardin, couvert de rosée et de papillons, le score emprunté à Michel Legrand (composé pour Le messager et devenu le générique de l’émission Faites entrer l’accusé!) résonne comme un immense voile de menace sur une cage dorée. Entre en scène Elizabeth, incarnée par Natalie Portman, une star en passe de devenir réalisatrice: elle tient à adapter le scandale magnifique qui a éclaboussé la vie de Gracie et promet d’en faire une démarche respectueuse. Car au fil des conversations, l’on apprendra que la cooking mama aux cheveux roux s’est retrouvée derrière les barreaux pour avoir entamé une liaison avec un gosse de 12 ans. Celui-là même toujours auprès d’elle vingt ans plus tard (le lippu Charles Melton arraché de Riverdale), comme si rien n’était…

Au spectateur de s’accrocher tout d’abord pour retracer l’itinéraire du personnage de Gracie, fort concentré en Haynes pur jus: comme au temps de Safe et de Loin du Paradis, on retrouve intact sa passion pour les grandes maisons de poupées rongées subtilement de moisissure, avec toujours cette obsession du paraître et l’absence profonde de safe place, avec la forteresse durement bâtie devenant château de cartes. Se rajoute à cela le personnage de Portman, témoin au sourire colgate, dont les intentions se troublent au fur et à mesure du film: ne prend-elle pas un peu trop de plaisir à retracer cette histoire de prédation qu’on essaye de décorer en belle histoire d’amour? Derrière cette thématique de domination et de pédophilie on ne peut plus actuelle, Haynes ébranle comme toujours si bien les façades policées, fait douter des actions de chacun, et encadre des relations vampiriques (tant Moore se repaissant de son Apollon, homme enfant s’écroulant devant sa propre géniture, que Portman qui s’accapare de l’énergie de chacun sans y paraître).

Le réalisateur a beau soutenir que son film n’est pas camp, et pourtant, c’est bien ce qui le distingue du tout-venant: difficile de se contenir devant Moore découvrant le frigo vide de saucisse avec une musique invitant à l’effroi (ce que nos confrères de Variety ont d’ailleurs jugé fortement problématique envers le travail de Legrand – allez boire de l’eau les enfants s’il vous plaît). De la même manière, c’est cette frontière entre le grotesque et la sidération qui peut faire tenir sa scène d’imitation finale, casse-gueule à souhait. Et puis, la saveur du non-dit, l’amertume, la perversité sous-jacente… bref, tout le Haynes qu’on aime. J.M.

24 janvier 2024 en salle / 1h 57min / Comédie, Drame
De Todd Haynes
Scn Samy Burch
Avec Natalie Portman, Julianne Moore, Charles Melton

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