[SAFE] Todd Haynes, 1995

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Todd Haynes se fait remarquer à la fin des années 80 avec Superstar: The Karen Carpenter Story, biopic subversif sur la chanteuse défunte des Carpenters, représentée à travers une poupée Barbie anorexique. Puis, quelques années plus tard, avec Poison, un film à sketches inspiré des sous-cultures et de Jean Genet. Dans l’un des segments de Poison, il met en scène la contamination d’un savant de série Z des années 50, victime d’une monstrueuse éruption faciale après avoir absorbé un produit étrange. Todd Haynes approfondit cette thématique avec une distance glaciale dans Safe, son meilleur film à ce jour, une bombe nucléaire des années 90.

Carol White, une bourgeoise californienne (Julianne Moore, au-delà de tout), fan des réunions Tupperware et des cours d’aérobic entre copines, rêve d’un monde blanc. Apparemment épanouie auprès de son époux fortuné, dans sa villa de la vallée résidentielle de San Fernando et sa cuisine aseptisée qu’elle a soigneusement décorée, elle a tout pour être heureuse. Et puis, un hic : on lui livre un canapé noir, et non bleu marine comme elle l’avait commandé. Petit à petit, au fil des jours, Carol développe une allergie aux pots d’échappement, à ses amis tartes, à la présence des enfants, aux détachants utilisés par son teinturier, au lait, à tout et à rien. De la toux à la convulsion, elle se révèle aussi fragile qu’une poupée de porcelaine et constate, désarmée, que sa vie repose sur un vide, une illusion morbide. Le corps et la peau glacés, le sang-froid en berne, de plus en plus anxieuse et phobique des agressions de son environnement, elle bascule dans une folie immunitaire, comme consumée par un virus inconnu. Plus elle se protège des agressions réelles ou imaginaires, plus ses défenses naturelles semblent faiblir. De Charybde en Scylla, l’exsangue Carol, le visage et le corps parcourus de maux, finit en marge de la société, dans un centre new age, persuadée d’avoir avalé la pilule du bonheur.

Au-delà du portrait d’une femme fanée, en panne d’intensité, qui assiste impuissante à son suicide social, à l’anéantissement de son apparence chic et à l’effondrement de son monde matériel (son grand sujet depuis le début), Todd Haynes met en scène la perte des repères affectifs et habituels de manière anxiogène, ausculte les névroses du monde occidental (l’angoisse de voir sa sécurité et son mode de vie ne pas perdurer) et raconte aussi des peurs contemporaines : celles du contact humain, des apparences, de la maladie. Le sida, oui, sans doute. Ou peut-être autre chose. Merci, encore merci à Todd Haynes de contourner habilement ce piège en parlant d’une nouvelle « maladie du siècle » et d’évacuer tous les clichés inhérents.

Plusieurs décennies après la sortie de Safe, nous ignorons toujours de quoi Carol souffre. Tout ce que l’on voit, c’est que Haynes sonde une métamorphose lente avec une mise en scène chirurgicale, donnant une impression de froideur, voire d’indifférence au premier abord. En fait, il accompagne son personnage, le comprend mieux que n’importe quel faiseur, parce qu’il sait ce que signifie être assigné à une place marginale, étranger aux normes dominantes. Il ne juge pas Carol, ne la considère pas comme une zinzin et ressent, au contraire, son trouble profond, son isolement progressif, son ostracisme. C’est la juste distance, le meilleur regard, la manière idéale de montrer cette rupture avec le monde.

Ce que l’on voit est douloureux et, comme pour une dépression, aucune forme n’est là pour se rendre aimable ou accessible. On glisse sans pouvoir s’arrêter vers la zone où l’on se sent le plus safe, quitte à mettre un masque à gaz pour mieux respirer. Pas de compassion, pas de pathos, pas de séduction pute. On regarde juste quelqu’un s’éloigner de nous, en retenant sa respiration. Un mur de verre semble nous dire : « Vous croyez tout savoir sur ce que Carol traverse ? Vous ne savez rien, vous ne pouvez pas savoir. Vous n’avez pas ce qu’elle a, vous n’avez pas cette maladie incurable, autrement forte, autrement mystérieuse. » On a rarement vu un film aussi opaque et, en même temps, aussi évident, refusant de donner de la chair à la théorie, traduisant un mal sans le dire ni le nommer, comme un virus circulant dans les veines, au-delà des plans, générant une contamination, instillant une paranoïa. Toutes les options sont ouvertes.

Réalisation Todd Haynes
Scénario Todd Haynes
Acteurs principaux: Julianne Moore, Peter Friedman, Xander Berkele
Sociétés de production American Playhouse, Killer Films, Chemical Films
Pays: États-Unis
Genre Drame
Durée 119 min
Sortie 1995

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