[CRITIQUE] MATRIX RESURRECTIONS de Lana Wachowski

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A la fin de Matrix revolutions (2003), Neo accomplissait son destin messianique en se sacrifiant pour libérer l’humanité (ou tout au moins les humains qui le souhaitaient) de l’emprise de la Matrice. Il était donc mort. 18 ans après, Lana Wachowski a eu tout le temps de réfléchir à une façon de relancer la franchise avec le double impératif d’éviter de se répéter tout en restant fidèle à un univers qui cristallisait avec une cohérence exceptionnelle SF cyber, action mutante et rhétorique méta puisant à des sources aussi variées que la philosophie, la religion, et un amalgame de mythologies ésotériques.

Le maître mot de cet univers syncrétique était l’hybridation, qui garantissait une force aussi bien thématique qu’esthétique. Ce métissage se retrouve à tous les niveaux de la production, depuis le scénario composite (SF, action et critique sociale), les arts martiaux (kung fu et gunfights), jusqu’aux techniques utilisées (prises de vues réelles et 3D) en passant par l’interprétation incluant tous types ethniques.

La bonne nouvelle, c’est que Wachowski n’a pas perdu la main, et ce nouvel épisode est à la fois une réflexion sur la trilogie passée et un test de popularité sur sa capacité à exister au présent. Et la réponse est oui: la possibilité d’une mainmise de l’informatique sur la réalité est toujours un scénario pertinent (ainsi que la nécessité pour les humains d’ouvrir les yeux et de se déconnecter), tandis que les personnages, même s’ils ont un peu vieilli (parfois artificiellement comme Jada Pinkett Smith), sont toujours aussi attachants.

Et finalement, la question de savoir comment Néo et Trinity sont ressuscités (on l’apprend très tard dans le film, presque par inadvertance) n’a pas tellement d’importance, tellement le concept de mondes parallèles se prête aux scenarios multiples (sans aller jusqu’aux absurdités de Westworld, qui poussait le bouchon trop loin). On retrouve donc aujourd’hui Keanu Reeves sous le nom de Thomas Anderson, et il est réputé pour être le concepteur du jeu vidéo Matrix. Il passe une bonne partie de son temps auprès d’un psy (Neil Patrick Harris) auquel il confie ses angoisses qui le hantent comme les souvenirs d’une réalité différente. Pour se calmer, il avale des quantités de pilules bleues, jusqu’au jour où il est visité par des personnages vaguement familiers, venus d’ailleurs, et lui demandant de les rejoindre.

Le film, qui prend du temps à se mettre en place, est à la fois surprenant et familier, alternant scènes d’action épiques et longues diatribes philosophiques comme une marque de fabrique. Les scénaristes en profitent pour glisser des commentaires sur la franchise, frisant parfois l’autoparodie, notamment lors d’une séance de brainstorming consécutive à la décision de Warner de relancer la franchise. Les inventions sont nombreuses, on n’en dira donc rien, et si certains personnages familiers sont joués par des acteurs différents (Yahya Abdul-Mateen II dans le rôle de Morpheus), le changement est toujours justifié par un discours d’une logique irréfutable. Parmi les nouveaux, Jonathan Groff remplace avec beaucoup de conviction l’agent Smith, tandis que le vrai méchant se cache sous une fausse identité. Il faut aussi signaler le retour éclair mais ahurissant de Lambert Wilson dans le rôle du Mérovigien.

Les fans seront ravis de toutes les références, mais une des forces du film est sa capacité à nous faire accepter ses nombreuses sentences qui ailleurs paraîtraient prétentieuses ou ridicules. Ici, elles font partie intégrante de l’ensemble, même si on ne comprend pas tout. Une constante consiste à partir de la logique binaire pour en épuiser toutes les implications, depuis sa forme la plus primitive qui est le conflit et l’opposition: on la retrouve dans le duo que forment Neo et son ancien ennemi l’agent Smith qui était son alter ego négatif et qui est ici remplacé par un autre antagoniste très réussi parce qu’imprévisible. Il y avait aussi le conflit qui opposait les machines aux humains, menaçant Zion, alors qu’ici, la nouvelle colonie des hommes libres (Io) a trouvé une stabilité grâce à la collaboration entre les humains et les machines.

La dualité se retrouve aussi dans le fameux choix que la matrice a calculé comme étant indispensable pour donner aux humains l’illusion d’exister; d’où les pilules bleues et rouges. Ici, le film va plus loin en rappelant à Néo qu’il n’a pas vraiment le choix, et qu’il est obligé de prendre la pilule rouge. Dans la dualité, il y a aussi la complémentarité, et c’est un des thèmes majeurs de cet épisode, qui justifie d’avoir ressuscité à la fois Néo et Trinity, pour les réunir à nouveau (mais à quel prix!). Et alors qu’on s’y attendait le moins, le film laisse alors la place au sentiment. L’avenir dira si c’est le début d’une nouvelle trilogie. G.D.

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