[INTERVIEW ZITA BAI] Actrice-scénariste de «Baby don’t cry», alien chaos de 2021

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Dans Baby don’t cry (Jesse Dvorak, 2021), dont elle a écrit le script, Zita Bai joue une jeune collégienne d’origine chinoise qui fuit sa mère étouffante en vivant avec un semi-délinquant plus âgé qu’elle. Derrière les éléments de fiction, elle a puisé dans sa propre expérience pour évoquer la difficulté de trouver sa place dans un pays inconnu. Née et élevée dans une ville du Nord de la Chine à une heure de Pékin, elle était encore à l’école secondaire quand ses parents l’ont inscrite dans un programme d’échange international d’étudiants. Elle s’est retrouvée dans une famille d’accueil américaine à Seattle, ne parlant pas anglais, sans famille ni amis sur place. Depuis, elle s’est installée à Los Angeles, où avec une grande autonomie, elle a multiplié les activités au cinéma.

INTERVIEW: GÉRARD DELORME

Qu’est-ce qui vous a attirée au cinéma?
Zita Bai: J’ai grandi en Chine à la fin des années 90. Mes parents ne sont jamais allés au cinéma, mais ils ont toujours beaucoup lu. Ma mère est enseignante en université et j’ai connu la littérature avant de découvrir les autres arts. Je ne regardais même pas la télé parce que mon père n’aimait rien de ce qui était programmé, et il voulait m’inciter à penser par moi-même. Mes premiers films, je les ai vus sur des cassettes, qu’il louait au vidéo store local. Aux Etats-Unis, j’ai étudié la littérature à la fac, avant de laisser tomber pour faire des films. Je n’ai jamais étudié le cinéma et ça ne me manque pas, parce que l’éducation tue l’imagination. Les enseignants disent non à trop de choses. Peut-être qu’un jour je retournerai étudier, mais par moi-même. J’attache beaucoup d’importance à la nécessité de garder son indépendance et sa capacité d’imagination.

Comment s’est élaboré le script de Baby don’t cry?
D’abord, j’ai considéré le sujet comme une métaphore. Lorsque je suis arrivée aux Etats-Unis, j’ai découvert une nouvelle culture et j’ai dû m’ajuster à un environnement totalement nouveau. Et Baby don’t cry se situe au moment où le personnage de Baby doit couper les liens avec son ancienne personnalité, de façon à pouvoir aller de l’avant. Et j’ai l’impression que les personnages de sa mère et de son petit ami Fox sont des métaphores aussi. Baby rencontre Fox dans un bus, et elle quitte la ville seule en voiture. Tout arrive «pour un moment ou pour la vie». Les gens que nous rencontrons nous aident à passer une période temporaire, et lorsqu’ils ont rempli leur fonction, il est temps pour eux de disparaître. Et temps pour nous d’être avec nous-mêmes.

C’est peut-être une métaphore, mais certaines parties sont très réalistes, au point d’être inconfortables: au début, on se dit que Baby et Fox ne vont pas du tout ensemble, et on peut s’inquiéter pour l’avenir de Baby. Mais avec le temps, ils apprennent l’un de l’autre et se transforment. C’est basé sur votre expérience?
Plutôt sur mon interprétation de mon expérience. Il y a une différence entre ce qui est réel et ce qui semble réel. Et je voulais insister sur le fait que l’important n’est pas ce qui arrive, mais comment nous voyons les choses. La plupart des films hollywoodiens qui traitent du passage à l’âge adulte sont racontés d’un point de vue masculin. Les filles sont toujours parfaites, elles ne sont jamais maladroites, elles savent toujours comment gérer les situations sexuelles. Et il était très clair au départ que je voulais élaborer un conte de fées d’un point de vue féminin.

Baby a effectivement une sensibilité particulière, et le film montre visuellement comment elle voit les choses: sa mère a des oreilles de cochon, et son petit ami devient un renard.
Il y a un peu de mythologie chinoise là-dedans: la référence à l’esprit renard, souvent représenté par une femme, est chargé de connotations sexuelles. D’où l’appellation foxy, qui est plutôt péjoratif dans la culture chinoise. Par là, je voulais inverser les stéréotypes de genre dans ce type de film avec ici, un renard au masculin. Pour la mère, il y a un peu de Pigsy dans La légende du roi singe. Pigsy est un bouddhiste, comme la mère dans Baby don’t cry.

Etes-vous satisfaite de l’adaptation de ces références animales du script à l’image?
La référence à l’esprit renard a toujours été dans le script, et à différentes étapes de la production, nous nous sommes demandés comment le matérialiser. Assez tôt, nous avons envisagé de louer un renard, ou plutôt d’engager un éleveur pour diriger le renard. Et puis, on s’est rendu compte que ce serait trop compliqué à gérer, d’autant que notre budget était très réduit. Et en post production, on a pensé à le représenter comme dans un conte de fées sombre. C’est là qu’intervient l’animation en 3D.

Il y a une différence entre ce que nous choisissons de montrer et ce que nous n’avons pas peur de montrer.

Comment êtes-vous venue à jouer le rôle principal en plus d’écrire le script?
J’ai pensé dès le début à jouer le rôle. On voit rarement des personnages asiatiques comme Baby et Mommy dans le cinéma américain. Baby en particulier se comporte d’une façon très politiquement incorrecte. Mais elle est qui elle est, et des gens comme elle existent. Il y a une différence entre ce que nous choisissons de montrer et ce que nous n’avons pas peur de montrer. Il était important de ne pas esquiver certains aspects considérés comme inconvenants. La famille chinoise peut être très conservatrice et je n’avais pas envie de me trouver en situation d’obliger une actrice à jouer d’une certaine façon. J’étais beaucoup plus à l’aise pour le faire moi-même.

Comment avez-vous rencontré le réalisateur Jesse Dvorak?
J’ai fait sa connaissance trois ans avant Baby don’t cry. J’avais produit son premier long-métrage, un film expérimental sur la mode avec des éléments fantastiques. Et on s’est bien entendus. Il est devenu comme un frère pour moi. Comme je voulais jouer dans Baby don’t cry, j’avais besoin que la mise en scène soit assurée par quelqu’un avec qui je me sentais à l’aise.

Parmi vos multiples activités, vous êtes productrice. Pour le contrôle?
Parce que je travaille à Hollywood. J’y suis depuis dix ans, et à mon arrivée, l’endroit n’était pas très accueillant avec les étrangers. Je ne voulais pas suivre d’autres gens, ni raconter les histoires d’autres gens, et j’ai senti comme une vocation. Je voulais raconter les histoires des gens sans voix, et pour y arriver, on ne peut pas compter sur les studios. Il faut faire les choses soi-même.

Manifestement, le personnage de Baby veut devenir cinéaste. C’est aussi votre cas?
Oui, sans doute. Mais écrire, jouer et réaliser sont des activités différentes. Peut-être que j’y arriverai dans dix ans. Peut-être avant. Pour le moment, j’ai pas mal de projets qui impliquent d’être mis en scène par d’autres que moi. Je prépare actuellement un autre long-métrage qui doit être tourné au Texas l’an prochain. J’en ai écrit le script et je jouerai dedans également. Il traite de la façon dont les travailleurs du sexe de couleur s’arrangent pour éviter la police à Austin au Texas. C’est une sorte de western fantastique avec des éléments de drame. J’ai toujours été intéressée par la place particulière accordée aux hors-la-loi dans les westerns. Après, en 2023 je dois co-réaliser un western wu xia en Chine avec un réalisateur chinois, et je jouerai aussi dedans.

Propos rapportés par Gérard Delorme

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