[CRITIQUE] MATRIX RELOADED de Andy & Larry Wachowski

Neo apprend à mieux contrôler ses dons naturels, alors même que Zion s’apprête à tomber sous l’assaut de l’Armée des Machines. D’ici quelques heures, 250 000 Sentinelles programmées pour anéantir notre espèce envahiront la dernière enclave humaine de la Terre. Mais Morpheus galvanise les citoyens de Zion en leur rappelant la Parole de l’Oracle : il est encore temps pour l’Elu d’arrêter la guerre contre les Machines. Tous les espoirs se reportent dès lors sur Neo. Au long de sa périlleuse plongée au sein de la Matrice et de sa propre destinée, ce dernier sera confronté à une résistance croissante, une vérité encore plus aveuglante, un choix encore plus douloureux que tout ce qu’il avait jamais imaginé…

Matrix Reloaded  est la séquelle du fameux Matrix (1999), et inutile de vous dire qu’elle relève de la réussite intégrale à la fois sur la forme et le fond. À cela, viennent se greffer des idées folles et révolutionnaires que d’aucuns risquent de piller dans les quelques années à venir, et surtout une poignée de scènes d’action toutes aussi inoubliables les unes que les autres. Loin d’être un recyclage frénétique et gratuit du premier, ce second volet est une magnifique orgie d’effets spéciaux transcendée par des éléments nouveaux et extrêmement réussis. Cela donne lieu à un ensemble foisonnant et palpitant qui ne se perd jamais dans des digressions trop nébuleuses. C’est tout le bien qu’on lui souhaitait.

Les deux Matrix ne peuvent pas être comparés sommairement tant ils fonctionnent sur des modes relativement différents pour ne pas dire opposés. En cela, le dernier devrait peut-être séduire les réfractaires, ceux qui étaient restés sceptiques face à un premier épisode qu’ils jugeaient aussi désincarné que fastidieux. Les Wachowski ont visiblement compris que l’émotion manquait. Même s’il peut paraître démonstratif, le script insiste sur les liens unissant les personnages, afin d’accentuer les sentiments et souligner à quel point ce sont avant tout des êtres humains. En ce sens, la scène d’amour entre Neo et Trinity, mise en parallèle avec celle de l’orgie, a pour rôle de conférer un soupçon d’érotisme et de chaleur. Dans le but de satisfaire à la fois les néophytes et les aficionados, les frères-cinéastes ont savamment distillé des ingrédients conventionnels mais propices à plaire à tout le monde. Ne pas comprendre qu’ils versent dans le consensus mou. Bien au contraire : s’ils concilient les genres, les goûts, les personnages et les passions, c’est pour mieux secouer un spectateur qui ne demande qu’à en prendre plein les mirettes.

Pendant plus de deux heures, il n’y a pas une once de répit. Cette fois-ci, les scènes d’action sont situées à intervalles réguliers et nullement noyées dans le bavardage. Ce qu’on perd en mystère, on le gagne en action. La suite obéit à la loi de la surenchère visuelle et propose des séquences incroyables comme celle de la poursuite sur l’autoroute (où un homme saute carrément sur une voiture) ou encore de l’attaque dans le parc. Elles sont toutes parfaitement chorégraphiées et tiennent constamment en haleine. Formellement, le résultat est éblouissant, au-delà de ce qu’on pouvait imaginer, même en regardant les bande-annonces qui circulaient sur le net.

Plus en profondeur, Matrix Reloaded remet en question les principes discutables du premier volet et montre que les choses ne sont pas préétablies et véridiques. Le personnage de Morpheus, désabusé et discret, oublie son arrogance au profit d’une remise en question qui laisse entrevoir un doute profond sur les notions qu’il tente de véhiculer à son entourage. C’était l’un des gros reproches qu’avaient faits les critiques au premier Matrix lors de sa sortie en salles : un fond douteux qui sous-entendait une idéologie délétère et aurait eu, de fait, une incidence sous-jacente lors de la fusillade de Columbine. Mais c’était oublier que le spectateur était un être intelligent, capable de distinguer encore ce qui est de l’ordre de la fiction et de la réalité. La tonalité ambiante, volontairement drôle, est alors là pour nous rappeler que tout ce que nous voyons est artificiel. Matrix Reloaded, film policé pour autant ? Absolument pas : c’est au contraire une œuvre foncièrement audacieuse qui séduit même jusque dans ses excès les plus fous (quand Neo se met à voler, c’est de la pure magie).

L’autre qualité du film vient de sa désinvolture amusante. Lambert Wilson constitue l’une des surprises les plus inattendues de ce second Matrix. Avec la sublimissime Monica Bellucci face à laquelle aucun homme ne peut résister, ils campent un couple torturé, limite SM, qui s’amuse à se faire des crasses dans le dos pour se torpiller mutuellement (grosso modo «tu m’as trompé avec une femme dans les toilettes, je livre le maître des clés à tes ennemis»). Lui est irrésistible en multipliant les jurons frenchies, provoquant au passage un franc éclat de rire, au même titre qu’elle est délicieusement intrigante et sensuelle. Tout cela dure probablement moins d’un quart d’heure, mais ce moment, aussi furtif soit-il, est d’une belle élégance. C’est à la fois vaudevillesque, léger, distrayant : une preuve indéniable de l’étonnante confusion des genres proposée par les frères Wachowski, qui n’ont pas eu peur de jouer avec leur scénario.

Les dialogues, sciemment alambiqués et quasi parodiques, ont cependant une importance capitale dans le film et n’en sont pas moins dotés d’une vraie signification. Dans la scène de l’architecte, sorte de démiurge redoutable, ils donnent l’impression d’un comique de situation, alors qu’ils expliquent en fait les choix de Neo, qui sont plus que délicats. Tout dans le film est d’ailleurs fondé sur la question du choix, complexifiée par des thèmes denses comme la foi, la mission, le destin et la superstition. Ce mélange de grotesque et de tragédie sert de substance à un film qui fonctionne en permanence à double tranchant et au second degré. Détail intéressant : il se termine par un plan qui annonce les enjeux dramatiques d’un troisième volet, apparemment sombre et pessimiste. Gageons qu’il sera aussi puissant que ce Matrix Reloaded qui, à la fois quête spirituelle et initiatique dans un monde déshumanisé et grand film d’amour où les sentiments ne se valent que lorsqu’ils sont réciproques, s’avère être un ballet hallucinant.

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