[CRITIQUE] L’INSTITUTRICE de Nadav Lapid

Rares sont les films dont on tombe instantanément amoureux. Et ces films d’amour, intimes, précieux, nous parlent parce qu’ils parviennent justement à mettre des images fortes sur des sentiments qui le sont autant et sur lesquels, nous, au quotidien, ne savons pas mettre de mots. Dès les premiers plans de L’institutrice, avec cette impression d’agression dans une stase, on sait d’emblée que ce film-là ne ressemblera pas aux autres.

Littéralement, L’institutrice nous fait voir le monde à travers les yeux d’une femme, Nira, une enseignante vivant dans un appartement sans charme avec un mari et deux grands enfants. Dans son monde délavé, elle connaît l’épiphanie, ce miracle que l’on ne connaît qu’une fois dans son existence, qui vous redonne l’espoir en l’autre et qui semble vous dire que, oui, quelque chose d’indéfinissable échappant au contrôle, à la logique, à la grise uniformité de notre monde, existe.

L’épiphanie s’appelle Yoav. Il a 5 ans et un don monstre pour la poésie, comme si l’âme d’une vieille fille s’était réincarnée dans le corps de ce garçon, s’exprimait à travers lui, déclamait, avec stoïcisme, une étrange poésie spleenesque à base de déceptions amoureuses et de mal de vivre, n’importe où, n’importe quand. Yoav semble avoir déjà vécu une autre vie, semble revenu de tant de vécu. Et quand le jeune poète ouvre la bouche, on a envie de se pincer, de se dire qu’une beauté existe, dans cet îlot d’arbres et de sable au milieu des immeubles, là où l’on apprend aux enfants à devenir comme les autres.

Yoav, pour sûr, n’est pas comme les autres et il ne sera jamais comme les autres. Nira aimerait qu’il ne grandisse pas, qu’il ne perde pas son innocence, qu’il ne devienne pas comme les autres, qu’il ne soit pas exploité par les autres. Or, s’inquiète-t-elle, à juste titre, « être poète dans notre monde, c’est s’opposer à la nature du monde« . Et comme la nature du monde tente de creuser son sillon dans les mots de Yoav, l’institutrice va le protéger, envers et contre tous, jusqu’au bout.

Contre cette nounou qui, découvrant la poésie du génie, se l’approprie et l’utilise à des fins personnelles. Contre ce père qui ignore sa chance, méprise ces moins-que-rien d’artistes poètes, considère la mélancolie comme une maladie et ne croit qu’au pognon (pour faire court). Contre cet oncle qui est à l’origine du don chez l’enfant, qui se croyait artiste et n’a plus le souffle ni la foi pour l’encourager. Contre la société israélienne qui n’a qu’une violence militaire à offrir à Yoav et qui va dévorer sa sensibilité façon Golem. Contre elle-même aussi, obsédée jusqu’à la névrose, recueillant précieusement sa poésie non sans ambiguïté, au détriment de sa vie intime.

L’héroïne réalise que les ateliers de poésie auxquels elle participe ne sont composés que de chefaillons hypocrites cherchant à conditionner les autres et apprend qu’au fond la poésie, c’est pas ça, que cette laideur qu’elle cherche à fuir peut aussi servir d’inspiration, qu’il importe de tordre l’esprit de sérieux : ne pas tout subir comme une agression, essayer quand même de se réconcilier avec les autres, sur une piste de danse par exemple, ou en prenant des nouvelles des siens, au détour d’une conversation.

On avait beaucoup aimé Le Policier, le précédent film – et simple coup d’essai – de Nadav Lapid. Mais rien ne laissait présager un tel choc, cette ambiguïté des bonnes intentions, cette idée un peu folle que l’on allait tomber amoureux fou de tous les regards, que l’on allait être surpris au détour de chaque plan – difficile, en effet, de savoir à l’avance comment le film évolue – ou que l’on allait croire à cette relation entre deux personnages qui en dépit de l’âge et du sexe communiquent en une correspondance secrète et intime, quasi-divine et transcendée, presque cosmogonique.

L’institutrice est un film qui n’a pas peur de prendre des coups, d’endurer, de retranscrire une agression visuelle ou sonore pour que, à la manière de l’Antonioni du Désert Rouge, le spectateur soit dans la tête, dans la peau de cette femme perturbée par la présence de corps étrangers dans son champ de vision et son espace vital, oppressée par les bruits du monde qui l’entourent, de la musique techno aux sons des marteaux piqueurs, et qu’il comprenne ce qui ne fonctionne plus autour de nous. La société israélienne est devenue « hypermatérialiste et vulgaire« , constate Nadav Lapid. Dans ce « pays jeune, sans tradition, cette transformation est très rapide, plus brutale, et peut-être plus visible qu’ailleurs« .

On ne sera donc pas étonné si Lapid utilise le cinéma comme une arme pour réinterpréter le monde, s’il utilise cette laideur, cette boue, cette rouille pour trouver de l’or. « Il n’y a pas moyen de gagner contre l’air du temps« , avertit-il. « L’air du temps est celui que nous respirons tous…« . Et Israël est un décor parfait pour cette tragédie moderne. Le cinéaste montre, enfin, ce que l’on a envie de voir à l’écran, quelque chose qui nous tire vers le haut, nous rassure et nous dit que l’on n’est pas seul au monde à éprouver l’envie de résister à la culture du nivellement par le bas et de la chair à canon, à ressentir cette mélancolie et en même temps cette force, cette hypersensibilité des lieux, des gestes, des choses.

Pour transmettre ça, il faut une maîtrise totale des composantes du récit, savoir parfaitement ce que l’on fait. Et Lapid a tout en sa possession, orchestre ses mouvements de caméra avec la même détermination que son jeune héros clame de la poésie, le regard sous hypnose. A l’image de ces vingt dernières minutes, sorte d’énigme qui révèle, sans le dire ouvertement, une pureté, une libération, un adieu, un idéal romantique, une transmission ultime. Comme on dit, les aveugles n’y verront rien et ne comprendront sans doute pas le sens de ce sublime plan-séquence, en bras d’honneur à cette société d’armes, de bénis-oui-oui, de conventions, de faux-semblants. Une société qui, non, ne saura et ne verra rien du lien (unique, maternel, divin) qui unit l’enfant à son institutrice.

Dire que le film nous dévaste est un euphémisme et pourtant, l’emphase serait la pire façon de le vendre. Confesser que c’est un chef-d’œuvre – ce qui est le cas – ne serait pas lui rendre service. Il faut le conseiller le plus discrètement possible, comme un secret précieux, d’une main tendue, dans un murmure. Chérir ce trésor, le transmettre, pour résister à nos ennemis.

Les articles les plus lus

Les dix meilleurs films de 2026 (pour le moment…)

Quels sont les films vus, critiqués, aimés (et moins...

Le thriller romantique queer « The Serpent’s Skin » de Maio Mackay dévoilé dans une bande-annonce prometteuse

Une bande-annonce vient d’être dévoilée pour The Serpent's Skin,...

« Crystal Lake » : la franchise horrifique « Vendredi 13 » déclinée en série

Les studios A24 et la plateforme Peacock ont dévoilé...

Culte des années 2000 : The Detroit Experiment – « Think Twice »

En 2002, Carl Craig enregistre une nouvelle version de...

« Salvation » de Emin Alper : recette pour un massacre

Avec Burning Days (2022), sorte de Réveil dans la...

Culte des années 2000 : Freezepop – « Less Talk More Rokk »

Au milieu des années 2000, Freezepop commence à changer...

Culte des années 90 : Mos Def – « May-December »

Surprise : après seize titres, Mos Def termine Black...

Culte des années 90 : Laika – « Almost Sleeping »

Le groupe Laika se forme à Londres en 1993...

Culte des années 80 : Cameo – « Word Up »

Une batterie électronique sèche, une basse qui cogne, quelques...

Culte des années 2010 : Red Axes – « Papa Sooma »

Papa Sooma s’ouvre sur quelques notes de clavier, une...
spot_img

À lire absolument

spot_imgspot_img
Rares sont les films dont on tombe instantanément amoureux. Et ces films d'amour, intimes, précieux, nous parlent parce qu'ils parviennent justement à mettre des images fortes sur des sentiments qui le sont autant et sur lesquels, nous, au quotidien, ne savons pas mettre de...[CRITIQUE] L'INSTITUTRICE de Nadav Lapid
ga('send', 'pageview');
error: Content is protected !!