Alors que nous l’avions laissé avec « Cheval de Guerre », son hommage au cinéma de John Ford dans lequel il renouait avec le premier degré, la sincérité et la naïveté de ses premières œuvres après une série de films sombres et tourmentés (« La guerre des mondes », « A.I. », « Minority Report »), Steven Spielberg relate dans « Lincoln », les derniers mois tumultueux du mandat du 16e Président des États-Unis. Dans une nation déchirée par la guerre civile et secouée par le vent du changement, Abraham Lincoln met tout en œuvre pour résoudre le conflit, unifier le pays et abolir l’esclavage. Cet homme doté d’une détermination et d’un courage moral exceptionnels va devoir faire des choix qui bouleverseront le destin des générations à venir. A savoir le treizième amendement de la Constitution, abolissant définitivement et officiellement l’esclavage aux Etats-Unis.
A priori, un sujet de plus pour Spielberg qui aime à traiter les événements marquants du passé : l’esclavagisme (« Amistad »), la Shoah (« La Liste de Schindler »), la Seconde Guerre mondiale (« Il faut sauver le soldat Ryan »). En fait, le cinéaste s’en sort assez magistralement avec une économie d’effets et aucune faute de goût, rappelant incidemment que Hollywood a peut-être un peu perdu l’habitude de produire un cinéma aussi ambitieux et complexe. Alors que l’on pouvait craindre une performance ostentatoire de Daniel Day-Lewis, sacralisé meilleur acteur au monde à cause de sa composition démentielle dans « There Will Be Blood », de Paul Thomas Anderson, l’acteur a l’intelligence de la jouer sobre et la figure politique majeure qu’il incarne n’est pas idéalisée pour le coup. Son combat s’exprime au détriment de sa famille (les relations père-fils sont distantes, difficiles, déchirantes). Parmi ses défauts, il y a aussi la roublardise : il a parfaitement compris que pour arriver à ses fins et créer la révolution, il était nécessaire de faire des compromis. Tommy Lee Jones met en valeur Thaddeus Stevens, un des leaders de l’aile radicale du parti républicain lors de la guerre de Sécession, d’autant mieux servi qu’il a les meilleures répliques.
La force de Spielberg dans ce biopic, c’est le classicisme de la mise en scène modeste et totalement dévouée à l’histoire. Contrairement à ce que l’on pourrait penser au prime abord, il ne cherche pas à mettre en scène la Guerre de Sécession (suggérée, hors-champ), préfère filmer une autre guerre, une révolution sociale en marche. A bien des égards, tout ce qui pourrait paraître poussiéreux ou académique ne l’est jamais : Spielberg a l’air de filmer des joutes oratoires comme des combats spectaculaires et de traduire des choses complexes avec un langage clair pour un résultat à la fois beau, simple, émouvant et compréhensible par tous. Evidemment, « Lincoln » ne sort pas à cette période par hasard et il semble impossible de ne pas faire un lien avec Obama, premier président noir des Etats-Unis qui ne cesse de prôner la fin des divisions et l’unité de l’Amérique.


