[Critique] L’élite de Brooklyn de Antoine Fuqua

Antoine Fuqua adore William Friedkin. Ces deux cinéastes se ressemblent beaucoup par leur faculté à plonger le spectateur de manière immersive dans des climats extrêmes afin que celui-ci réagisse en même temps que le personnage principal à des situations spectaculaires et inattendues. Comme souvent, ça provoque des malentendus. Indissociable de la manipulation, cette technique fonctionnant sur les émotions et le ressenti rappelle que celui qui filme n’est pas garant de la morale. C’est pour cette raison que Friedkin a joué sur cette ambiguïté en refusant de donner un dénouement classique à Cruising (1980) et en proposant deux fins alternatives au Sang du châtiment (1988). Pour la seconde fois de sa carrière après Training Day (2001), Fuqua semble avoir trouvé une histoire idéalement subversive pour se hisser au niveau de French Connection, sa référence avouée, et respecter les codes et l’esthétique du néo-polar américain des années 70. Le scénario écrit par Michael Martin porte l’empreinte kaléidoscopique de Paul Haggis (Collision) en racontant simultanément la descente aux enfers de trois flics dans l’un des quartiers les plus chauds de Brooklyn. S’ils ne se connaissent pas, ils sont tourmentés par les mêmes ambivalences morales.

Un infiltré (Don Cheadle) veut retrouver son intégrité après avoir trop fréquenté des gangstas ; un policier en fin de carrière (Richard Gere) rumine son état de loser suicidaire, noie son chagrin dans l’alcool et se console dans les bras d’une prostituée ; et un père de famille (Ethan Hawke) qui traque des trafiquants de drogue et n’arrive plus à protéger les siens. Face à l’absence de considération sociale et les problèmes financiers, il ne résiste pas à la tentation du vice. Guidé par l’énergie du désespoir, cet ensemble, a priori indigeste sur le papier et rendu fluide à l’écran par une utilisation consommée du montage, questionne la foi chez trois personnages corrompus qui s’épuisent dans un univers paranoïaque où la frontière entre le bien et le mal demeure ténue. Lors d’une scène cruciale, le flic incarné par Ethan Hawke crache son désespoir au confessionnal face à un prêtre impuissant. Catholique pratiquant, il réclame l’aide du tout-puissant et, vaincu d’avance, fait sienne une phrase de Dostoïevski («Dieu n’existe pas, alors tout est permis»). La dimension humaine est suffisamment travaillée pour ne pas sombrer dans la caricature, et surtout empêcher les effets de manche du scénario de prendre le pas sur le reste. Peu à peu, la machine s’emballe et fait naître un véritable intérêt pour les personnages.

A travers ces destins brisés, Fuqua rappelle sa prédilection sincère pour les perdants et son appétence pour les trajectoires crépusculaires. Avec le ton désenchanté et le bouillonnement de Brooklyn, il évoque ce que Richard Fleischer produisait dans Les Flics ne dorment pas la nuit (1972). Autrement, les seconds couteaux surgissent comme des fulgurances. Incarnation cruelle de la hiérarchie et de la loi, Ellen Barkin fait une apparition brève mais marquante. Wesley Snipes écope d’un rôle proche de son personnage dans New Jack City (Mario Van Peebles, 91), la rouille intime et le poids du passé comme jougs. On peut aussi regarder L’élite de Brooklyn comme un long épisode de la série Sur Ecoute (The Wire) – le spectateur n’est pas dépaysé puisque l’on retrouve une bonne partie du casting (Hassan Johnson, Michael K. Williams, and Isiah Whitlock Jr.). Pour toutes ces raisons (artistique, culturelle, sociale), L’élite de Brooklyn a tous les atours du polar tendu, sec et contemporain. Le revers de la médaille, c’est que, contrairement à Friedkin, Fuqua se résout dans le dernier quart d’heure à une prise de position qui fragilise un peu cet équilibre malsain. Comme le suggère un dernier plan spectral, Brooklyn n’est composé que de fantômes vaincus ou survivants, où chacun subit les convulsions d’une époque qui écrase les justes et clochardise ceux qui n’ont plus les moyens de se défendre.

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