[CRITIQUE] LE CIEL ÉTOILÉ AU-DESSUS DE MA TÊTE de Ilan Klipper

Voilà un film qui sort des clous : rien que par son titre follement poétique, extrait d’une sublime phrase de Kant (« Deux choses remplissent le cœur de crainte et d’admiration, le ciel étoilé au-dessus de moi, et la loi morale en moi »), il plante le décor : nous sommes dans les ruines d’un rêve. Celui de Bruno (Laurent Poitrenaux, génial, passant la moitié du film en slibard ou en peignoir), écrivain, auteur en 1996 d’un premier roman ultra-remarqué, porté au pinacle par l’intelligentsia. Seulement voilà, notre artiste n’a pas tenu toutes les promesses placées en lui. Warum ? Personne ne le sait vraiment. On comprend juste qu’à l’aube d’une belle carrière, la vie en a décidé autrement et, surtout, que plus on avance dans le temps, plus la vie épuise avec ses regrets, son amertume, son cafard, cette foutue impression de passer à côté de tout, on en passe. Bruno s’est pris vingt ans dans la gueule : il vient de se réveiller, il a 50 ans, il est célibataire, n’a pas d’enfants, vit en colocation avec une jeune activiste Femen, abuse des réseaux sociaux et des sms mal lunés et ne se confie qu’à son perroquet sur l’épaule. Un matin, tout déraille dans son existence grise qu’il a laissé se flinguer. Son éditeur veut sucrer ses subventions, ses parents veulent l’interner, son ancienne compagne déballe son sac, son meilleur pote se détache, ses voisins accusent son exhibitionnisme. Tout le monde lui en veut, comme dans une farce parano de Roman Polanski (Le Locataire, par exemple). Connaitre la gloire puis la déliquescence et ne pas s’en remettre : Bruno peut être vu comme le reflet d’une génération prise au dépourvu face à un monde qui a évolué trop vite. Mais Bruno ne ressemble qu’à lui-même, ce corps-là n’appartient qu’à son comédien principal et ce film-là ne ressemble qu’à la folie douce de son auteur dont on ne sait pendant longtemps si elle va virer vers la comédie ou vers le film d’horreur. Cet entre-deux est charmant, surtout lorsque dans un tel fatras existentiel il laisse encore, même lorsque tout semble foutu, la possibilité du romantique (le beau regard de Camille Chamoux). Complice de Virgil Vernier avec qui il a coréaliséCommissariat (2010) et issu de la bande Bathysphère (Emilie Brisavoine, Guillaume Brac…), Ilan Klipper en impose avec une infinie discrétion et une sensibilité hors-norme. Qu’il continue à creuser ce sillon de l’intime mais, pitié, qu’il n’attende pas vingt ans pour repasser derrière une caméra.

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