Après les frères Coen (No country for old men), c’est au tour de l’Australien John Hillcoat, remarqué avec Ghosts of the Civil dead et The Proposition, d’adapter au cinéma un roman de Cormac McCarthy : La Route. A sa sortie, c’est devenu un classique de la littérature contemporaine qui se pose quelque part entre Hemingway, Wells et Beckett. Au cinéma, il était possible d’en tirer un chef-d’œuvre.
Au moins, il n’y a pas de trahison : le film de Hillcoat suit à la lettre tout ce qui se passe dans le roman apocalyptique de Cormac McCarthy, comme dans un espace-temps. Dans les deux cas, l’ensemble tient plus de la parabole Biblique, du réalisme new-age et de la fable philosophique que de la science-fiction et du fantastique, d’autant qu’il occulte sciemment les explications (aucune date n’est mentionnée) et les identités (les personnages n’ont pas de prénoms). Le thème est classique (que reste-t-il lorsqu’il ne reste plus rien?) et a généré des réussites difficiles à surpasser (La bombe, de Peter Watkins ou encore le méconnu Threads, de Mick Jackson). Ce qui change pour Hillcoat, c’est le traitement. La Route ne parle pas du futur mais du présent : il peut se voir à la fois comme une mise en garde dystopique sur l’évolution de l’espèce humaine et une peinture intemporelle de l’Amérique dont les fondements reposent sur la violence. Le final, que ceux qui n’ont pas lu le livre trouveront Hollywoodien, est pourtant identique et d’autant plus angoissant qu’il traduit un profond pessimisme là où certains ne vont y voir qu’un happy-end. Ce serait carrément se méprendre sur son sens. La civilisation est clairement présentée comme un mirage (ou une manière biaisée d’être sauvage) et toute tentative de reconstruction sociale annonce sa propre destruction.
De la même façon que l’on pourrait prendre des vampires pour qualifier la manière dont le monde de l’entreprise «vampirise» les individualités afin de les transformer en masse uniforme, le cannibalisme sert de métaphore pour déterminer des relations humaines autophages. En substance, la question que pose La Route est plus subtile : comment transmettre une culture, une langue, un savoir dans un monde possédé par le mal ? C’est également cette obsession qui revenait dans le rêve du shérif dans No Country for old men dont la conclusion avait beaucoup dérouté. En fait, elle annonçait La Route comme un prolongement, en mettant en exergue l’inquiétude sur un avenir promis à une surenchère de violence. La scène avec la canette de Coca-Cola marque, de manière symbolique, la nostalgie d’une Amérique révolue et la faible espérance de vie des mythes : si on ne croit plus, alors on n’espère plus et on ne vit plus. Ce qui explique la présence des flashbacks avec l’ombre rassurante de la mère, remontant à la surface comme des souvenirs heureux. Le passé appelle le miel mais le futur n’est que cendres.
Le père (Viggo Mortensen) se comporte comme un prédateur pour nourrir son enfant qui, très jeune, est confronté à des événements insoutenables. S’il continue de se battre, c’est uniquement pour son garçon qui porte le feu et incarne l’avenir. Son innocence presque rédemptrice et ses élans altruistes (ne pas tuer ceux qui les ont agressés) contribuent à neutraliser la cruauté du père qui n’appartient pas à la même génération. Par sa bonté, il combat le mal. C’est en cela que la dimension religieuse reste très connotée : dans la Bible, Caïn était le premier à faire la route parce que Dieu l’avait condamné à l’errance et c’est exactement ce qui se produit. Mais on peut faire fi de cette analyse et saisir le même enjeu d’un point de vue athée : la peur reste universelle et se manifeste dans les regards, les attitudes. Dans le roman – que McCarthy avait dédié à son fils –, il y avait cette sensation vertigineuse de voyage au bout de la nuit, guidé par l’impérieuse nécessité de survivre. Hillcoat répond à l’écriture très dépouillée par une sobriété visuelle ; et, cette retenue dans la mise en scène menace toujours de desservir son histoire. Certaines scènes rappellent son talent (l’effondrement de la nature avec les arbres qui tombent, la gestion de l’espace), d’autres auraient gagné à être plus tendues (la rencontre avec l’inconnu sur la plage). Son style léché peut passer pour une tentative de masquer un apparent manque de substance. En gardant un détachement pudique, en instaurant une distance neutre voire impassible, le réalisateur doué de Ghosts of the Civil dead et de The proposition ne trouve que par intermittence une force tripale et fait trop confiance à une interprétation émotionnelle – à ce niveau, Viggo Mortensen surjoue un peu. Le résultat n’est pas honteux mais tellement décevant par rapport aux promesses.

