Que Serra sera. Août 1715. À son retour de promenade, Louis XIV ressent une vive douleur à la jambe. Les jours suivants, le Roi poursuit ses obligations mais ses nuits sont agitées, la fièvre le gagne. Il se nourrit peu et s’affaiblit de plus en plus. C’est le début de la lente agonie du plus grand roi de France…
Le roi se meurt. C’est désormais une habitude: le réalisateur catalan Albert Serra aime désacraliser les figures illustres (Louis XIV, ici) ou imaginaires (Dracula qui croisait le chemin de Casanova dans Histoire de ma mort) pour les rendre accessibles, humaines après tout. Ils sont quelques uns à adorer son cinéma dans les hautes sphères de la cinéphilie-qui-pense-et-qui-rit. Force est de reconnaître que ses films sont fascinants parce qu’ils déroutent: anti-spectaculaires, sans mode d’emploi, se dérobant au discours pourtant si structuré. Pour cette expérience éclairée à la bougie montrant le Roi-Soleil à l’article de la mort et réclamant à ce que vous fermiez votre gueule comme au théâtre, Serra cite deux modèles (Les Mémoires de Saint-Simon et Les Mémoires du marquis de Dangeau) et puis, c’est tout. Ce qui saute aux yeux, c’est une affreuse banalité critique, celle qui consiste à confondre deux trajectoires, celle du mythe qui est représentée à l’écran et celle du mythe qui l’interprète. On aime l’idée que l’action se déroule façon huis-clos dans la chambre royale claquemurée et à l’abri au monde extérieur. C’est une jolie manière d’éteindre le soleil et de focaliser toute notre attention sur le visage de l’immense Jean-Pierre Léaud qui, en monarque allongé, geignard et éructant, gangréné au corps comme à la raison, mérite plus et mieux que tous nos maigres substantifs. Qui aurait pu penser qu’un jour le jeune homme des 400 coups et le beau gosse de La maman et la putain porteraient aussi merveilleusement la perruque du Roi-Soleil au siècle suivant? Personne. Mais face à un pareil panégyrique, une question se pose: sans le monstre Léaud, est-ce que le résultat tient la route? Soudain, on est moins sûrs.
Bien sûr, on se demande parfois ce qu’on fout dans ce cloaque et l’on sourit parfois en se demandant quel(s) spectateur(s) aura(ont) l’aplomb de se précipiter pour voir pareil objet à la première séance du mercredi matin. Certes, on frôle la caricature de ce cinéma d'(h)auteur qui, parfois, nous fait horreur tant il ressemble à du théâtre filmé – n’oublions jamais que « cinéma » vient de « kinéma » qui, en grec, signifie « mouvement » – et qui, par-dessus le marché, manque cruellement de cœur. Heureusement, Serra sait composer ses plans, beaux comme des tableaux. Du coup, on sort de la projection groggy mais quand même assez ragaillardis par l’expérience, ces trois semaines crépusculaires de douleur royale ramassées en deux heures asphyxiantes. D’autant que l’on est très heureux de retrouver l’excellent Patrick d’Assumçao en médecin pleutre et ignare, à mille lieux de la plage ensoleillée de L’inconnu du lac (Alain Guiraudie, 2013).

