[CRITIQUE] KAILI BLUES de Bi Gan

Dites-moi que je rêve. Chen est médecin dans une petite clinique de Kaili, ville brumeuse et humide de la province subtropicale du Guizhou. Il a perdu sa femme lorsqu’il était en prison pour avoir servi dans les triades. Aujourd’hui, il s’occupe de Weiwei, son neveu, qu’il aimerait adopter. Lorsqu’il apprend que son frère a vendu Weiwei, Chen décide de partir à sa recherche. Sur la route, il traverse un village étrange nommé Dangmai, où le temps n’est plus linéaire. Là, il retrouve des fantômes du passé et aperçoit son futur… Il est difficile de savoir si ce monde est le produit de sa mémoire, ou s’il fait simplement partie du rêve de ce monde.

Et là-bas quelle heure est-il? Dans une tribune récente, la Société des Réalisateurs de Films faisait part de son mécontentement suite à la modification du projet de loi relatif à la liberté de création et en appelait aux pouvoirs publics pour protéger l’exploitation des films en salles comme Évolution (sorti la semaine dernière) et Kaili Blues (sortant cette semaine). Pas content du tout, Thierry Lounas faisait parvenir un message aux cinéphiles de tout bord: « Malgré ces distinctions et cet enthousiasme critique, Kaili Blues n’existera que dans 2 salles à Paris, chez UGC et MK2, mais dans aucune des salles indépendantes parisiennes. » L’avenir du cinéma de recherche et l’avenir de la cinéphilie, menacés. C’est une réalité: oui, les films de la trempe de ce Kaili Blues, beaux comme des premiers, sont en voie d’extinction. Son auteur chinois, Gan Bi, n’a pas 30 ans (il en a 26 ans) et deux choses sont à l’origine de son coup d’essai/coup de tonnerre: le Sūtra du diamant et Tarkovski. Le premier pour une phrase qui l’a marquée: «L’esprit passé est inatteignable, l’esprit présent est inatteignable et l’esprit futur est inatteignable». Le second pour Stalker, dont il a découvert un extrait un jour par hasard à la médiathèque de la fac. Il avait tellement détesté ce qu’il avait vu qu’il avait entrepris la rédaction d’un article dans le journal étudiant. Plus tard, il l’a finalement regardé en intégralité par bout de dix minutes sur YouTube et avoué: «j’ai pris conscience que j’avais vu le plus beau film de ma vie». Quoi de plus chaos que cette découverte 2.0 de Tarkovski? Rien, évidemment. C’est une nouvelle façon de vivre le cinéma, intensément, et d’en faire tout autant.
Ainsi, on se souviendra longtemps du périple de ce jeune médecin qui, pour accomplir les dernières volontés de sa mère décédée, parcourt la cité brumeuse de Kaili vers le bourg de Dangmai, à la recherche de son petit neveu abandonné par son papa. La description morose du quotidien âpre, propre à de nombreux films du cru, se teinte progressivement de surnaturel, d’images d’ailleurs, de quelque chose d’inédit. Le documentaire bifurque doucereusement et dangereusement vers le fantastique. C’est du réalisme magique. Jusqu’à la découverte, tête en feu, bouche bée et yeux écarquillés, d’un hallucinant plan-séquence de quarante minutes marquant l’arrivée dans un village au bord d’une rivière. Pincez-nous, on rêve. Une macération onirique comme on les aime. On voudrait discourir sur la prodigieuse complexité technique de tout ce que l’on vient de voir. Mais, à part quelques onomatopées, rien de réellement probant à vous offrir. Contentons-nous de présenter Kaili Blues comme il se doit: le trésor de la semaine au cinéma; effectivement, il est rare et précieux (on le répète: deux salles parisiennes seulement), comme irradié par le souffle de la poésie. Et, en termes de composition, de couleurs, de lumière et de cadrage, il s’avère somptueux. D’autant plus que l’on ne ressent jamais la pression du tour de force. Que l’on ne voit pas le calcul ostentatoire. Et que l’on éprouve totalement la familière étrangeté des expériences sensorielles. C’est du cinéma qui vit et qui bat, qui embrase autant qu’il embrasse, qui traverse la brume de tous les secrets et qui envoûte pour de bon. Révélation d’un cinéaste à la maîtrise visuelle et sonore implacable. 26 ans? Oui, 26 ans. Premier film? Oui, premier film. Premier film de pure ciné-magie. Et il est à couper le souffle.

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Date de sortie 23 mars 2016 (1h 50min) De Gan Bi Avec Feiyang Luo, Lixun Xie, Yongzhong Chen Drame Chinois [CRITIQUE] KAILI BLUES de Bi Gan
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