[CRITIQUE] GRAVITY de Alfonso Cuaron

Pour sa première expédition à bord d’une navette spatiale, le docteur Ryan Stone (Sandra Bullock), brillante experte en ingénierie médicale, accompagne l’astronaute chevronné Matt Kowalsky (George Clooney) qui effectue son dernier vol avant de prendre sa retraite. Mais alors qu’il s’agit apparemment d’une banale sortie dans l’espace, une catastrophe se produit. Lorsque la navette est pulvérisée, Stone et Kowalsky se retrouvent totalement seuls, livrés à eux-mêmes dans l’univers. Le silence assourdissant autour d’eux leur indique qu’ils ont perdu tout contact avec la Terre – et la moindre chance d’être sauvés. Peu à peu, ils cèdent à la panique, d’autant plus qu’à chaque respiration, ils consomment un peu plus les quelques réserves d’oxygène qu’il leur reste. Mais c’est peut-être en s’enfonçant plus loin encore dans l’immensité terrifiante de l’espace qu’ils trouveront le moyen de rentrer sur Terre.

Depuis sa présentation en ouverture de la Mostra de Venise, « Gravity » d’Alfonso Cuaron avec Sandra Bullock et George Clooney dont l’histoire se situe dans l’espace (à 600 km au-dessus de la terre) provoque une pluie de dithyrambes de la part des journalistes. James Cameron, le réalisateur d' »Avatar », pourtant avare en compliments, a également été obligé de constater l’évidence : il s’agit du plus grand film jamais réalisé sur l’espace depuis « 2001 », de Stanley Kubrick. A tel point qu’on peut se demander si, à force d’éloges définitifs, le résultat sera à la hauteur des attentes (démesurées).

Formidable nouvelle : malgré la batterie et l’overdose de superlatifs, la sidération immédiate que provoque « Gravity » est indiscutable. Effectivement, ce que l’on y voit est unique et effectivement, difficile de ne pas baisser l’arme. Pour être plus clair, on n’a jamais vu ça au cinéma. Et ce météore, véritable bombe atomique dans le paysage Hollywoodien, conforte incidemment tous les espoirs placés en Alfonso Cuaron. Le réalisateur des « Fils de l’homme » a mobilisé les techniques les plus récentes pour réaliser des effets qui assurent aussi bien dans le spectaculaire que dans le sublime. Le plan-séquence inaugurale où des astronautes travaillent à l’extérieur d’une navette orbitale pour récolter des données pour Houston est inoubliable. En seulement quinze minutes, « Gravity » immerge le spectateur, révélant un équilibre idéal entre l’image, le mouvement et le son. Tout est déjà gagné. La suite ne déçoit pas. Au contraire.

D’emblée, deux personnages s’opposent par leur expérience : un astronaute chevronné (George Clooney) qui a l’habitude de ce genre de missions et une scientifique novice (Sandra Bullock), plus vulnérable, qui ne possède pas son assurance (il virevolte avec désinvolture alors qu’elle se révèle très concentrée). Avec beaucoup de ludisme, les deux acteurs communiquent la sensation d’apesanteur, accentuée par une 3D mettant idéalement en valeur des impressions subjectives allant de l’euphorie à l’angoisse en passant par le vertige. Cette technicité renforce la capacité d’immersion ; et pour toutes ces raisons, il faut voir « Gravity » au cinéma et nulle part ailleurs.

Lorsque la mission tourne mal, le récit prend les atours d’un survival opératique dans l’espace confrontant des personnages au danger, à l’isolement, à la peur du silence et du vide, et à leur capacité à surmonter une épreuve traumatique par une intelligence intuitive. Même lorsque tout semble perdu jusqu’à l’hostilité des rencontres et la barrière de la langue, il est malgré tout possible de trouver des solutions pour s’en sortir. A ce titre d’ailleurs, difficile de ne pas mettre en analogie « Gravity » avec « All is Lost », de JC Chandor avec Robert Redford (vu à Cannes et dans nos salles en décembre), posant la même question de cinéma : comment des personnages, mus par une pulsion de vie et pourtant tiraillés par des pulsions autodestructrices, peuvent se tirer d’un environnement hostile?

Cela valait la peine d’attendre : « Gravity » est une date. Et sa direction artistique se révèle somptueuse. Il faut être aveugle ou de mauvaise foi pour ne pas louer la gestion des effets illustratifs, les plans-séquences et les mouvements de caméra, la composition et l’échelle des plans, le travail sonore et la notion de point de vue, la fluidité narrative qui abolit le temps. Il serait dommage de comparer hâtivement « Gravity » à « 2001, l’odyssée de l’espace », la référence – imposante – du genre. D’autant que Alfonso Cuaron ne cherche pas à se mesurer aux cimes métaphysiques de Kubrick ou même Tarkovski (« Solaris »); il tend davantage vers la simplicité et la lisibilité des enjeux pour parler, non pas de ce qui nous dépasse mais de ce qui nous attire, nous (re)lie. Pour mettre en avant une révolution technique et en privilégier l’accès sur nous, sur tous. C’est sa force.

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