Aï, une femme âgée, vit à Tokyo avec sa petite fille Natsuki. Un jour, on lui annonce qu’on a retrouvé sa fille, Masako, disparue 24 ans auparavant sans laisser de traces, si ce n’est le bébé qu’elle venait de mettre au monde. Mais Masakoest devenue amnésique. Seul un nom résonne encore dans sa mémoire : Hiroshima. Aï, Masakoet Natsuki vont faire ensemble le voyage à Hiroshima pour tenter de reconstruire leur histoire…
D’emblée, Femmes en miroir est un film envoûtant qui impose une atmosphère et distille un malaise qui va perdurer pendant toute la projection. Le rythme est nonchalant, les personnages sont ambigus et la musique, lancinante et mystérieuse, renforce le trouble de cette singulière histoire de quête d’identité de trois femmes qui ne savent plus très bien où elles en sont ni qui elles sont.
La première, Aï, la plus vieille, est à la recherche de sa fille qu’elle a perdu de vue; la seconde, Masako, est amnésique et ne se souvient plus de son passé. A priori, cela laissait supposer des retrouvailles heureuses (la mère et la fille ne se sont pas vues depuis vingt-quatre ans) et craindre aussi le mélo le plus gluant. Mais les choses ne sont jamais réellement ce qu’elles sont : la froideur de la mise en scène et la musique, presque angoissante, dérangent et trahissent le sentiment que tout se passe pour le mieux. Au contraire, ces retrouvailles vont être une bonne occasion pour la première de retrouver la lueur d’espoir qu’elle avait perdue; et pour la seconde, de découvrir la vérité sur son passé. Natsuki, la plus jeune d’entre elles, qui n’a pas connu les terribles événements de Hiroshima, apprend à passer à l’âge adulte et à devenir une vraie femme en renonçant à ses caprices et à comprendre le sens de la vie.
Le cinéaste a construit le scénario de son film en pensant à l’histoire de Masako, la femme qui tente d’en savoir plus sur son passé. Cela s’en ressent dans la forme qui s’apparente à celle d’un puzzle complexe dans lequel les protagonistes (mais aussi les spectateurs) tentent d’assembler les morceaux afin de donner un ensemble cohérent. Il ne prend réellement un sens que lors du coup de théâtre final inattendu qui accélère la cadence du film jusque-là languissant, et surtout, remet tout le film en question. En cela, le film est trompeur : il fait semblant de nous conforter dans des hypothèses qui sont peut-être erronées. Cela peut passer pour de la manipulation, mais il ne fait que jouer sur le doute et notre propre perception des choses avec une étonnante subtilité. C’est d’ailleurs pour cette raison que Femmes en miroir ne séduit pas immédiatement et gagne à être considéré avec du recul. Déroutant, il fonctionne comme une boucle jamais finie. Pour provoquer cette sensation de perte de soi – l’un des paradoxes pervers qu’on affectionne le plus au cinéma -, le cinéaste répète fréquemment les mêmes scènes (les séquences oniriques), les mêmes actes (la dame qui sort avec son ombrelle, qui regarde le miroir brisé, seul souvenir qu’elle possède de sa fille; les apparitions de la journaliste qui sont peut-être une fausse piste…). Le procédé, certes artificiel, provoque d’étonnantes sensations. Les horreurs de Hiroshima, qui sont au centre des préoccupations des héroïnes, sont le plus souvent évoquées oralement ou par l’intermédiaire de peintures. Elliptique et métaphorique, le film est pourvu d’allégories plus ou moins perceptibles tel que l’océan déchaîné, symbole de la mort.
Cette forme de cinéma qui fait venir les démons à nos portes, demande beaucoup au spectateur et peut ne pas convenir à tout le monde. Mais elle n’en est pas moins enrichissante et provoque une vraie satisfaction, autant sur la forme, très travaillée (jeu sur les ombres, soin apporté à l’esthétisme, effets de mise en scène astucieux…) que sur le fond, d’une force et d’un humanisme proprement bouleversants.

