Sans en avoir l’air, Lisandro Alonso nous fait part dans Eureka de ses réflexions sur la vie des Indiens d’Amérique, en nous en proposant trois versions différentes: une totalement mythifiée, une autre quasi-documentaire et contemporaine, et une troisième plus intemporelle qui montre (en Amazonie) les Indiens vivant dans leur élément et en contact avec leur culture. Aux antipodes de la narration classique qui fait se succéder des faits selon un ordre soumis aux lois de la logique, le cinéaste argentin procède par association d’idées, pariant sur l’intuition des spectateurs pour faire les liens appropriés et donner du sens aux images. Ceux qui se laisseront porter par le courant feront un voyage hypnotique, émotionnellement puissant et esthétiquement exaltant. Les autres auront peut-être un peu plus de mal à entrer dans cet univers apparemment décousu et au rythme lent.
Après une introduction en noir et blanc qui montre un Indien entonner un chant rituel, le film bascule d’un coup dans un champ beaucoup plus familier avec l’arrivée de Viggo Mortensen en costume western. La présence de la star et le style très appuyé sont à la limite de la parodie, mais assez vite, l’histoire nous indique que Mortensen est à la recherche de sa fille kidnappée, ce qui est un clin d’œil direct à Jauja, le précédent film d’Alonso. Sauf qu’ici, le western sert surtout à rappeler qu’en tant que genre, il a servi à représenter les Indiens sous une forme mythifiée (donc partiale et incomplète), et aussi à souligner l’importance de la violence en tant que fondation de l’Amérique du Nord.
Chiara Mastroianni joue El Coronel, une sorte de mère maquerelle qui sert aussi de passeuse. Une transition nous transporte dans un autre espace-temps, la réserve de Pine ridge à l’époque contemporaine, où des Indiens désabusés regardent à la télé des extraits du western qu’on vient de voir. La caméra suit Alaina, une policière surmenée qui parcourt des centaines de kilomètres pour faire régner l’ordre dans ce territoire du Dakota du Sud où la police manque dramatiquement d’effectifs. Alaina commence sa tournée en recueillant Maya, une actrice (Chiara Mastroianni) tombée en panne dans la neige. Maya est recueillie dans le gymnase où office Sadie, la nièce d’Alaina. Au cours de la conversation qui s’ensuit, l’actrice évoque maladroitement la question du taux de suicide élevé dans la jeunesse indienne, tandis qu’Alaina, submergée d’appels du PC de la police, semble de plus en plus vouloir disparaître de la circulation. Cet épisode est le plus touchant et le plus factuel des trois que comporte le film, par sa peinture sans espoir de l’existence des Indiens dans cette partie de l’Amérique, qui vivent coupés de leur propre culture. Une nouvelle transition, à la fois triste et sublime, nous entraîne par l’intermédiaire d’un pélican jusque dans l’Amazonie des années 70, où une tribu d’Indiens se racontent leurs rêves. À la suite de ce qui ressemble à un meurtre rituel, le meurtrier cherche refuge auprès d’un groupe d’orpailleurs, avant d’aller demander à un passeur («El Coronel», encore) de l’aider à quitter la zone.
Les trois segments ont l’air aussi hétérogènes que possible, mais ils sont liés par des ponts, des passages et des véhicules qui construisent un ensemble dont la cohérence est à chercher en dehors des règles physiques habituelles. La structure ternaire fait vaguement penser à Mystery train de Jim Jarmusch, dont les différents groupes de personnages étaient associés par des marqueurs communs tout en respectant le même espace-temps, alors que ce n’est pas le cas ici. On pense aussi à Dead man pour des raisons un peu plus évidentes, de même qu’il y a des parentés avec Memoria d’Apichatpong Weerasethakul, pas seulement pour le rythme «délibéré», mais aussi pour la capacité de certains personnages à se connecter intuitivement à une mémoire collective, à faire dialoguer le conscient et l’inconscient, l’individuel et le collectif, les vivants et les morts. C’est une expérience forte. G.D.
28 février 2024 en salle | 2h 27min | DrameDe Lisandro Alonso | Par Lisandro Alonso, Fabian Casas Avec Viggo Mortensen, Chiara Mastroianni, Alaina Clifford |
28 février 2024 en salle | 2h 27min | Drame


