Macadam à deux voies. Yusuke Kafuku est acteur et metteur en scène de théâtre. ll est hanté par la mort de son épouse. Seul avec ses doutes, il accepte de monter Oncle Vania, la pièce d’Anton Tchekhov dans un festival, à Hiroshima. Là-bas, il y fait la connaissance de Misaki, une jeune femme effacée qu’on lui a assignée comme chauffeur de son coupé sport rouge. Au fil des trajets, ils se dévoilent l’un à l’autre et se résignent à faire fasse, ensemble, à leur passé.

L’antidote à Fast 9. Au dernier Festival de Cannes, Drive My Car était l’autre histoire de va-va-vroom avec la superproduction avec Vin Diesel. Un film de 2h59 signé Ryusuke Hamaguchi, cinéaste japonais sur lequel on avait placé bien des espoirs. Faut dire qu’on aime un peu beaucoup ce réal par ici – son Asako 1 & 2, présenté il y a quelques années en compétition à Cannes, nous avait enthousiasmé par son joli mystère, son doux chaos, ses battements de coeur et son romantisme fou. On retrouve un peu tout ça dans les prémisses, une ouverture belle et trouble où une femme, scénariste pour la télévision, raconte une histoire à son mari, acteur et metteur en scène de théâtre après avoir fait l’amour avec lui. Une manière de dire qu’elle trouve l’inspiration pendant le sexe avec icelui pour le récit d’une série érotique qui lui trotte dans la tête. La voix de sa femme l’accompagne, lorsqu’il met une cassette dans l’autoradio (sa femme s’est enregistrée et lui donne la réplique dans Oncle Vania). Alors que le couple artiste est solide comme un roc, le mari surprend la femme dans les bras d’un autre, sans que celle-ci le sache. Lorsqu’un drame survient, le mystère s’épaissit. Et lorsqu’une jeune chauffeuse attitrée, casquette vissée sur la tête et air renfrogné, peu loquace, débarque dans son existence, une nouvelle relation s’instaure, sans sexe ni amitié. Juste un moment suspendu où l’on se demande si la vie vaut encore la peine d’être conduite.

C’est donc près de trois heures que l’on pourrait résumer en une phrase: «Tu es une énigme, et comme toutes les énigmes tu es déconcertante». Et malgré la durée a priori rédhibitoire pour peu que l’on s’ennuie au bout d’une demi-heure, rien n’est désagréable, tout est fluide et captivant comme une route sans fin que l’on observe avec un regard plein d’interrogations. En sortant de la salle, on se surprend même à dire qu’on en aurait repris une bonne heure de plus. L’argument de la nouvelle (courte) extraite du recueil Des hommes sans femmes de Murakami (Belfond, 2017) est certes étiré, mais ce qui circule là, par la grâce d’une mise en scène au cordeau, se révèle souvent fort beau, avec plein de moments en creux comme lorsqu’on conduit sur une route. Cinéaste de l’intime sensible à tout ce qui bouge et à tout ce qui ne se dit pas, Hamaguchi y travaille des motifs toujours aussi fascinants (le mystère, la mélancolie, la fragilité des sentiments, l’incapacité au bonheur etc.) qui ont tout pour faire plaisir au critique de cinéma – allez savoir pourquoi, ça nous a fait penser au Carrosse d’or de Jean Renoir (mise en abyme, réflexion sur le théâtre et les apparences, le théatre e(s)t la vie) par un Antonioni du soleil levant (le mystère, la femme qui disparait etc.). Comme le réal italien, Hamaguchi impose une maîtrise du plan, explore l’ineffable et décrit avec ses personnages féminins un filtre plus subtil de la réalité, sans pour autant perdre de vue l’homme: il observe toujours une certaine neutralité à l’égard de chacun des sexes. C’est sa noblesse. T.A.

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