Depuis des années, l’excentrique Guy Maddin compose des ambiances folles et des délires surréalisants à travers des œuvres inapprivoisables. Avec Des trous dans la tête, il cite Héraclite (« le temps est un enfant qui joue avec les osselets au bord de la mer ») et revisite son passé pubescent à travers un double fictionnel ayant pour mission de rendre visite à sa mère malade et de veiller sur le phare d’une île abritant des orphelins paralysés de peur. S’ensuit une transe hypnotique et sensorielle, nourrie de fulgurances inédites et d’images fantasmagoriques, comme seul Maddin sait les organiser. A travers cet exercice de catharsis où le principal n’est pas de comprendre mais de ressentir, le cinéaste de Winnipeg ausculte ses traumatismes enfantins avec un mélange fascinant de cruauté, de candeur et de narcissisme et exorcise grâce au cinéma tous ses démons intérieurs. Entre virtuosité, ésotérisme et idiosyncrasie, plongée dans la tête d’un artiste unique.
Tel quel, Des trous dans la tête paraît irracontable. Au moins, le titre français ne ment pas. Si le spectateur sort de là avec des trous (de mémoire) dans la tête, il n’oublie pas qu’il vient de vivre une expérience incroyable au cinéma et que ça arrive de moins en moins souvent. Sommairement, un personnage nommé Guy Maddin (joué jeune par Sullivan Brown et plus vieux par Erik Steffen Maas) reçoit une lettre de sa mère qu’il n’a pas vu depuis des lustres. Elle lui demande de revenir s’occuper du phare situé sur une île. La mère est décrite comme excessivement autoritaire et le père comme un scientifique occupé par des expérimentations obscures. Et il se souvient… Il se souvient d’une adolescente déguisée en garçon, venue dans les parages pour mener comme un détective une enquête, et que pour obtenir plus de renseignements, elle l’a séduit lui mais aussi sa soeur. Son objectif ? Comprendre pourquoi les orphelins de cette île ont des trous derrière la tête. N’en disons pas plus. Au départ, on pense à David Lynch période Eraserhead; puis, au réalisme magique d’un Jean Cocteau travaillé par la dimension poético-romantique d’un Baudelaire ou d’un Lautréamont. A la fin, on ne pense qu’à Guy Maddin, à sa culture cinéphile et littéraire vorace, à sa folie communicative qui provoque la perte de l’esprit et la réjouissance des sens. Pour qui a besoin de surréalisme, de nouveauté et d’une alternative face à tous les produits qui sortent et se ressemblent, Des trous dans la tête s’impose comme un antidote radical qui revigorerait un cheval phtisique. Un tourbillon de sensations étranges qui charrie autant l’horreur que l’humour au gré de nuances subliminales mais risque de laisser sur le carreau les plus cartésiens. Ce serait pourtant se priver d’une proposition de cinéma très stimulante.
Lors des premières représentations, Des trous dans la tête était présenté sans aucune bande sonore préenregistrée; l’accompagnement musical, la narration et le bruitage étant performés en direct. À la base, Guy Maddin voulait le présenter sous la forme d’une représentation avec comme narrateurs Isabella Rossellini ou Lou Reed et un orchestre. Que l’on se rassure: la version au cinéma, sans ces artifices prestigieux, vaut également beaucoup. Trompée par la subjectivité de Maddin qui se base essentiellement sur des souvenirs indécis et des divagations poétiques; fragmentée en douze chapitres marqués par des intertitres, cette autobiographie, si elle part de faits indiscutables (la soeur de Maddin est vraisemblablement tombée amoureuse d’un garçon qui était en réalité une fille déguisée), doit avant tout être vécue de manière émotionnelle. Les aficionados ne seront pas perdus. Comme toujours chez l’artiste manitobain, le canevas repose sur une tragédie familiale hantée par le fatalité, pourvue de digressions lyriques et oniriques comme seuls les illusionnistes et autres conteurs d’histoire ensorceleurs en sont capables. Les tics formels sont hérités du cinéma muet (noir et blanc, grain, musique omniprésente, intertitres, effets d’iris). Le choix de la lumière, des décors et des cadrages évoquent l’expressionnisme allemand et convoquent les ombres de Lang, Murnau et Wiene. La différence avec les œuvres d’antan, c’est le montage post-moderne qui provoque la dynamique et dépoussière ce qui pourrait passer pour du fétichisme malotru en accélérant la cadence. Il ne faut pas y voir de la gratuité ni même de l’esbroufe tapageuse. L’alchimie de ces éléments, aussi hétéroclites soient-ils, traduit littéralement la superposition des époques, entre les restes du passé et les brumes du présent.
En substance, l’histoire traite des névroses à vif – complexes d’Oedipe et tentations incestueuses qui conduisent invariablement au meurtre, ainsi que l’exploration de quelques fantasmes homosexuels et de pulsions inavouables. Contrairement à d’autres cinéastes qui parlent d’eux pour parler des autres, Guy part de son expérience personnelle pour brouiller les pistes de son identité morcelée. Tous les personnages présents dans Des trous dans la tête semblent travaillés au corps par l’ambiguïté : ils renvoient à des monstres issus des contes les plus pervers. Dans le genre, la mère en est un modèle idoine. Elle est décrite comme une ogresse sorcière, avide de dévorer les orphelins sans défense, aux antipodes des incarnations maternelles usuelles. Libre à chacun d’en tirer les conséquences mais il faut se méfier de l’humour tordu de Guy Maddin qui a bien compris que le cinéma était avant tout l’art du mensonge. En réalité, il traduit à chaque plan sa fascination pour les mondes baroques, loin de toute convention sociale, et la part de monstruosité enfouie en chacun de nous. Dans Des trous dans la tête, il invite plus que jamais à se méfier des apparences : un détective adolescent y prend tour à tour les allures d’un garçon et d’une fille, un art du travestissement digne des feuilletons fantastiques de Feuillade. D’autres éléments appartiennent quant à eux au registre du folklore provocateur (les expérimentations scientifiques inquiétantes et sordides, le vampirisme, l’inceste, les rituels sataniques, le saphisme) qui risquent de surprendre les non-initiés.
Les fans, eux, seront ravis de ne pas voir Maddin en mode recyclage et de chercher tel un expérimentateur de nouvelles formes cinématographiques en modernisant ce qui était tombé dans la désuétude voire la ringardise. Avec Des trous dans la tête, il a atteint en tout cas un nouveau seuil baroque. A tel point que l’on se demande comment il va réussir à se surpasser dans ses prochaines aventures, autobiographiques ou pas. Ce n’est un problème pour le moment. L’obsession du cinéaste pour retranscrire littéralement ce qui se passe dans son cerveau malade touche à une forme de quintessence qu’il n’a trouvé qu’avec les vingt premières minutes d’Et les lâches s’agenouillent. Illustration d’un conte miné par le stupre et le flip, les atavismes familiaux et les squelettes dans le placard (les amours interdites, les égarements labyrinthiques et anxieux), Des trous dans la tête constitue peut-être ce qu’il a fait de mieux dans toute sa carrière. Si, certes, il vaut mieux être familier avec ses frasques ludiques pour savourer chaque nuance de ce voyage kaléidoscopique, le résultat, souvent hallucinant, toujours à deux doigts de la saturation, ne ressemble à rien de connu dans le paysage cinématographique actuel, sans jamais enfoncer de portes ouvertes. En un mot, c’est magique (ou presque).

