« Creaturas » de Carlos Vermut: que toutes ces bêtes meurent!

Creaturas (en salles depuis ce 31 juillet) est un film très «seul au monde», c’est peut-être le film le plus seul de 2024. Pour plusieurs raisons. La première, c’est que le distributeur Art House le sort à la pire date cinématographique de l’année (en plein pendant les JO de Paris et le fameux chassé-croisé des vacanciers). Ajoutons que ça nous arrive avec du retard par rapport à sa sortie en Espagne (fin 2022) et, surtout, quelques mois après plusieurs accusations de violences sexuelles à l’encontre de son auteur: Carlos Vermut, cinéaste remarqué avec La Nina de Fuego et Quien Te Cantara? Du coup, comment parler de ce Creaturas dans de telles conditions sinistrées? Difficilement, comme l’atteste la revue de presse Allocine du film avec seulement trois critiques au compteur, dont une, réellement brillante et érudite, signée sur le site Culturopoing. D’autant que, clou du spectacle, Creaturas est un film si inconfortable que certains le trouveront indéfendable.

Son histoire est d’ailleurs résumée de façon suffisamment évasive (et habile) par le distrib pour qu’on ne se doute de rien. À savoir celle d’un concepteur à succès de jeux vidéo (Nacho Sánchez, très bon et très courageux), dont l’imaginaire foisonnant est peuplé de monstres et l’oblige à la solitude. On le regarde un peu vampire à son bureau, tentant d’imaginer une nouvelle créature pour la boîte pour laquelle il travaille et qui, bien que virtuelle, ne va pas tarder à chambouler sa réalité. On le voit aussi tomber amoureux, parallèlement à sa création, d’une jeune femme au physique androgyne (Zoe Stein) qui perçoit « la mélancolie des monstres ». Pour un peu, on se croirait presque devant une comédie romantique un peu tordue entre inadaptés sociaux. Sauf que ce n’est pas le film. Car, comme nous sommes chez Carlos Vermut, doué pour manipuler le spectateur, quelque chose ne tourne pas rond.

Cela vient d’où? De la mise en scène? Non, elle est étonnamment sobre, loin de la stylisation des précédents longs métrages de Vermut, du temps où il se prenait au choix pour Park Chan-Wook (La Nina de Fuego, sous influence de Sympathy for Mr Vengeance) ou pour tout David Lynch concentré (Quien te cantara?). Du montage? Non, il ne joue pas tant des ellipses, juste des oppositions entre monde extérieur/monde intérieur, lieu de travail/intimité… Non, non, il faudrait plutôt chercher ce malaise du côté du rythme très étrange. Vermut tourne longtemps autour d’un sujet inavouable et cite les peintures de Goya pour bien nous préparer au pire… Or, en réalité, notre trouble naît du fait qu’on ne sait pas s’il se cache vraiment quelque chose d’affreux dans cette histoire-centrifuge, ou si c’est notre propension à nous faire des films (et à en regarder) qui nous fait voir trouble, qui travaille un peu trop notre imagination… Un doute qui perdure jusqu’à ce que la saloperie se dévoile, comme un monstre jusque-là tapi dans l’ombre nous tombant sur le coin de la gueule par surprise, au pire moment, comprendre au moment où l’on s’apprêtait à baisser la garde.

C’est d’autant plus flou que le récit lance plusieurs pistes possibles sur ce personnage de concepteur de jeu vidéo, avant de les délaisser une à une. Il sauve un petit voisin d’un incendie: c’est un super-héros? Il utilise son casque de réalité virtuelle de façon atroce: c’est un monstre? A-t-il fait le bien pour mieux faire le mal? À quelle mythologie faut-il se fier? Le titre original s’intitulant Manticora, allons-nous voir surgir d’un monde virtuel parallèle la créature invoquée, soit cette « mangeuse d’hommes », créature hybride trouvée dans la littérature classique et médiévale, ayant le corps d’un lion, la tête d’un homme et une queue de scorpion? À moins que ce ne soit là encore une fausse piste…

Pot aux roses! Plus le film avance en prenant tous ces détours, plus il revient en réalité à son obsession première. Soit s’aventurer dans l’interdit, franchir la ligne rouge. Il serait, évidemment, criminel de révéler la part monstrueuse de cet homme accordé avec l’existence – en gros, un bon collègue un peu timide mais quand même socialement capable d’aller au cinéma, à une expo ou de tenir une conversation. Mais cette manière qu’a Vermut de refuser le moindre jugement sur ce qui se passe devant sa caméra, de laisser durer le plan au-delà du raisonnable et de neutraliser tout ce qui se passe autour de ce personnage obsédé par son art et dévoré par ses démons peut être vue comme une façon de nous questionner, nous autres chers spectateurs: comment la société dans son ensemble, malgré les signes alarmants, a-t-elle pu nous conduire jusque-là? À ce que ce cinéaste est sur le point de filmer et de nous montrer? C’est une lecture possible, peut-être le sens secret de ce film fichtrement équivoque dont la conclusion compassionnelle interroge et où le spectateur reste le seul juge.

31 juillet 2024 en salle | 1h 55min | Drame, Thriller
De Carlos Vermut | Par Carlos Vermut
Avec Nacho Sánchez, Zoe Stein, Aitziber Garmendia
Titre original Mantícora

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