[CRITIQUE] COLLATERAL de Michael Mann

Max est taxi de nuit à Los Angeles. Un soir, il se lie d’amitié avec une dénommée Annie Farrell, une belle femme procureur montée à l’arrière de son véhicule. Quelques minutes plus tard, c’est au tour d’un homme prénommé Vincent de monter dans le taxi. Un businessman, selon toute apparence, avec un emploi du temps chargé : pas moins de cinq rendez-vous à tenir dans la nuit. Max accepte de lui louer ses services jusqu’au petit matin, en échange de six cents dollars…

Depuis Le sixième sens, on connaît la prédilection du réalisateur Michael Mann pour les personnages en plein tracas existentiel et plus précisément la confrontration du bien et du mal. On a déjà vu ça dans Heat (son chef-d’œuvre) dans lequel le cinéaste bouleversait conventions, archétypes, psychologie et chausse-trappes du film policier pour signer un polar terrassant à la virtuosité invraisemblable. On retrouve cette thématique dans Collateral qui s’inscrit dans la veine du buddy-movie au son paranoïaque d’un After hours. Dans la faune bigarrée d’un Los Angeles crépusculaire (magnifiquement photographié), dans la chaleur d’une nuit explosive, un chauffeur de taxi (Jamie Foxx) recueille dans sa bagnole un tueur en série (Tom Cruise) qui doit éliminer cette nuit quelques éléments embarrassants, tous réunis sur une liste.

Le prologue se focalise avant tout sur le personnage du chauffeur de taxi, montre son quotidien pâlot et détaille avec une infinie délicatesse toutes les frustrations de cet individu, noyé dans la masse, qui a comme seul refuge la photo d’un lieu paradisiaque. Sa rencontre avec ledit tueur va être décisive : cette confrontation à la base délétère lui sera paradoxalement bénéfique. A son contact, il modifie sa façon d’être et découvre des vérités sur une société carnassière dans laquelle il ne faut pas hésiter à affirmer clairement ses choix pour avoir ce qu’on veut. Accessoirement, cette rencontre impromptue permet d’approfondir une des problématiques fondamentales du film noir : peut-on faire le bien en faisant le mal ? La réponse, ici, est oui. Incontestablement.

Là-dessus, le film avance et séduit dangereusement. Sans atteindre la densité et l’élégance de Heat, Collatéral tire le meilleur d’un scénario presque conventionnel qui a pour dessein de mettre en valeur tous les autres éléments du film : l’action (hallucinante scène de la boîte de nuit !), les motivations des personnages (indécises, inquiétantes) et surtout le suspense qui ne se révèle pas tout de suite, éclate lors des vingt dernières minutes, course-poursuite haletante, où un rebondissement inattendu vient complexifier le caractère unilatéral dominant-dominé de la relation entre les deux hommes. Malgré le choix discutable de la HD Cam (ce qui peut donner des résultats peu concluants lorsqu’elle est mal exploitée), la mise en scène, alerte, ingénieuse, puissante, électrise la descente aux enfers de ce chauffeur de taxi. Le récit qui tente de ménager un maximum de surprises titille toutes les zones d’ombre de ce personnage, un peu comme si Los Angeles n’était qu’un vaste reflet mental de son bouillonnement intérieur, de sa transformation inconsciente.

Enfin, si on aime tant Collateral, outre ses qualités stylistiques et ses astuces narratives, c’est surtout parce que ce film fait la part belle aux acteurs. Tom Cruise est surprenant dans ce rôle de tueur à gages intransigeant : son jeu atteint une dimension inimaginable dans le dernier tiers. L’acteur délivre sa meilleure prestation depuis Magnolia. A ses côtés, Jamie Foxx n’est pas en reste et confirme tous les espoirs placés en lui depuis L’enfer du dimanche. Le reste du casting (Irma P. Hall, Javier Bardem, Jada Pinkett Smith ou Mark Ruffalo) confère une force et une crédibilité inouïes à un ensemble d’une robustesse implacable.

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