Première scène: un plan aérien, puis un long travelling nous font pénétrer dans l’antre d’Agnès (Ashley Judd), demoiselle tragique qui mène une vie à se flinguer dans un motel paumé. Elle se déteste, n’attend plus rien de l’existence et se contente d’arborer son regard et son visage tristes, pour mieux provoquer les autres. Serveuse dans un bar miteux, elle doit faire face à des clients rustauds jusqu’à pas d’heure et ne trouve de réconfort qu’en passant un peu de bon temps avec une amie dévergondée. Un soir, elle croise le regard d’un homme (Michael Shannon) qui titille en elle des zones sensibles depuis trop longtemps endormies. Séduite par sa marginalité, elle succombe doucement à son charme même si quelques traumatismes récents (son ex-petit ami violent qui prenait un malin plaisir à l’humilier en la rouant de coups et en la pillant) l’empêchent d’aller plus loin. Est-ce que cela vaut encore la peine de faire confiance à un homme? Est-ce qu’il est possible d’aimer de nouveau? C’est beau, on assiste à la reconstruction par l’amour d’une personne brisée. Puis, soudainement, un hélico, un séisme, des insectes, des cris, du délire, du sang, du sexe, des larmes et du feu à s’en briser les rétines. Bon sang mais que se passe-t-il? Rassurons-nous: nous ne sommes pas chez David Hamilton mais chez William Friedkin qui, avec Bug, signe, n’ayons pas peur des mots, une sorte de chef-d’œuvre malin et dérangeant, beau et retors qui récuse toute digression bourrine pour s’inscrire aux antipodes de ses précédentes oeuvres (pas de poursuite en voiture ni de traversée du pont de cordes par deux camions mais une dramaturgie drastique de huis clos essentiellement limitée à une chambre) et privilégier une dimension fantastique cérébrale et anxiogène. Pour cette raison, comme tout film majeur réalisé par William Friedkin, Bug ne fera certainement pas l’unanimité.
Pourtant, les combats de Bug sont semblables aux autres classiques du cinéaste: privilégier les dérapages, lutter contre le conformisme des images et réveiller en douceur les consciences endormies. La controverse, il connaît! Artiste plus que fasciné par l’ambiguïté morale, William Friedkin est un franc-tireur adepte des films ténébreux qui franchissent sans honte la frontière, ténue, entre le bien et le mal et s’assoient sur la morale. Depuis des lustres, il suscite de vifs débats chez les cinéphiles, justement à cause de cette ambiguïté et de sa propension à traiter de sujets brûlants sans adopter de point de vue. Certains ne lui ont d’ailleurs toujours pas pardonné Cruising où Pacino se perdait littéralement devant la caméra du cinéaste dans le milieu SM gay. A la suite de cette expérience, l’artiste s’est fait taxé de réac homophobe. Paradoxe: quelques années auparavant, Friedkin s’était déjà intéressé à l’homosexualité dans Les garçons de la bande et en avait fait une représentation moderne et sensible. En jouant sur des registres binaires (les deux représentations de l’homosexualité, les deux versions du Sang du châtiment, pro et anti-peine de mort, les deux parties binaires de Bug), Friedkin comprend qu’il dérange si bien que le spectateur oublie que, face aux actes des personnages, il a la liberté de penser ce qu’il veut. L’intensité des rebondissements, le canevas faussement tranquille de ses intrigues et les dénouements de certains de ses opus les plus controversés nous tendent généralement des miroirs. Ces films ne sont pas des cours de morale, ils sondent les ambivalences humaines dans des situations extrêmes voire extraordinaires. Que ce soit Sorcerer, relecture étourdissante du Salaire de la peur, de Clouzot ou L’exorciste, film d’horreur diabolique dans lequel les acteurs étaient aussi éprouvés que les personnages – Ellen Burstyn s’en souvient toujours, ses opus d’une choquante beauté se vivent, avant tout.
Dans Bug, Friedkin confronte deux personnages paumés qui soignent leurs blessures (elle a perdu un enfant, il a connu les expériences pendant la guerre du Golfe) par l’amour puis la déraison et célèbre l’Amérique des paumés en zoomant dans le mental d’un homme et d’une femme qui confondent dangereusement la cruelle réalité et le doux fantasme. Pour rendre l’histoire crédible, il s’est appuyé sur des peintures de caractères fouillées: l’homme (Michael Shannon, repéré dans World Trade Center) n’est pas un bourrin qui cherche à se faire la première nana mais plutôt un cœur fou prêt à aimer; la femme (Ashley Judd), taraudée par son ex tortionnaire qui lui soutire ses économies, se réfugiait dans l’ambiguïté sexuelle mais trouve finalement la présence sécurisante qui lui manquait. En un simple tremblement, Friedkin retourne tous les clichés de ce qui s’annonçait comme la love story improbable de deux âmes solitaires gentiment névrosées (voir la scène de sexe aux accents kitsch) et met en lumière les thèmes sous-jacents: le terrorisme, la guerre, l’absurdité des lois et les manipulations qu’elles soient politiques ou mystiques. Et les insectes, néfastes pour l’humain mais indispensables à l’écosystème, ne sont pas forcément ceux qu’on croie.
En adaptant une pièce de théâtre de Tracy Letts par le dramaturge lui-même et quelques pros (citons Bryan Singer), le cinéaste a projeté une identité visuelle très forte en travaillant l’atmosphère (bourdonnements des climatiseurs, bruits flippants du ventilateur, ombres inquiétantes, murs suintants, sonnerie agressive du téléphone) ou en parsemant ci et là quelques autocitations jouissives propres à réjouir les fans les plus décontenancés (on esquisse un sourire devant la crise d’épilepsie qui renvoie directement à L’exorciste). Progressivement, au gré de séquences logorrhéiques et pourtant opaques, Friedkin effeuille son film pour laisser apparaître sa troublante nudité et sa vérité nue. En lorgnant discrètement vers les univers de Cronenberg (étrangeté organique du rapport au corps) et de Haynes (personnage féminin a priori accordé avec le monde qui développe une allergie sociétale terrifiante), le réalisateur de French Connection charrie le rire jaune et l’effroi bleu pour organiser des séquences violentes, élégantes, fiévreuses et polémiques qui sont autant de promesses angoissantes.
La surprise de la dernière demi-heure qu’il serait coupable de dévoiler en détail risque de laisser son empreinte cinéphile au point de provoquer un enthousiasme inattendu chez le spectateur qui peut se traduire par l’hilarité ou, au contraire, une profonde tristesse. En plein délire, assumant sans tricher un cabotinage à la fois éhonté et légitime comme s’ils agissaient en direct, Ashley Judd et Michael Shannon, dévoués corps et âme voire enchaînés au mal-être d’anges exterminateurs contre les démons du quotidien, sont sidérants. L’une confirme; l’autre se révèle après avoir longtemps performé ce personnage au théâtre. Dans ce tourbillon d’interactions, il y a bel et bien une lutte entre deux corps (nus) dans un enfer originel pour faire évoluer des scènes étrangement distendues dans des directions inespérées; une lutte qui se révèle bien vite une affaire humaine autant qu’esthétique. La réussite du film ne tient pas qu’à l’intelligence du cadre, une finesse de montage, les mouvements de caméra mais réside également dans sa manière devenue denrée rare aujourd’hui de laisser les acteurs libres de leurs mouvements et les personnages libres de leurs actes. Si bien qu’on erre dans un état second sans savoir là où ça va nous mener.
Le résultat, qui suit la logique du crescendo avant une apocalypse providentielle, possède une classe inouïe, radicale et inestimable à une heure où les films se suicident de désespoir ou, au contraire, sacrifient leur singularité sur l’autel du consensus mou. Bug est un de ces grands blocs d’étrangeté qui introduit la chaude intimité avant de tomber dans la distanciation glaciale, qui préférerait se tuer plutôt que de céder à une quelconque facilité et va jusqu’à franchir déraisonnablement une ligne au-delà de laquelle on trouve une sorte d’hystérie maladive, une démence du sens et des affects. En accédant à cet état de paroxysme, Friedkin touche sans doute à son fantasme inavoué et ainsi à la quintessence de son art: la quête d’un film classique en apparence, explosif en dedans qui sonde jusque dans son ultime retranchement l’ambiguïté des êtres, son thème de toujours, et permette la représentation d’un enfer terrestre. Ici, Adam et Eve ont été remplacés par Eros et Thanatos. La fin du monde selon Friedkin.

