Lorsqu’on disait qu’Ozu plaçait sa caméra à hauteur d’homme, c’était pour signifier qu’il pratiquait un cinéma humaniste, avec tout ce que ça implique. Dans Cocotte, György Palfi filme à hauteur de poule, mais loin d’être une frivolité, c’est un choix délibéré et stimulant. Le décalage de point de vue aboutit à une multitude de remises en question, à commencer par un premier constat en forme d’évidence : en s’octroyant la priorité, l’homme agit en prédateur, mais dans son inconscience à aller toujours plus loin, il ne menace pas seulement son environnement, mais aussi son propre avenir.
A priori, le projet était risqué, ne serait-ce qu’à cause des préjugés attachés aux poules, mais le résultat est plus que divertissant, le parcours de la poule relevant à la fois de l’aventure picaresque, de la comédie d’horreur et de la fable fantastique. Une bonne part de la réussite repose sur un parti pris réaliste qui interdisait tout recours à l’image de synthèse pour figurer la poule. Comme dans Eo (Jerry Skolimovski, 2022) qui avait utilisé plusieurs animaux pour représenter le même âne, la cocotte du titre est jouée ici par huit poules différentes.
Le début décrit une usine d’élevage de poulets industriels, dont le caractère monstrueux n’a même pas besoin d’être exagéré. Parmi les milliers de poussins identiques, l’un d’eux se distingue, mais échappe au tri qui aurait dû le diriger vers les déchets. Il devient une poule noire parmi les blanches, donc une aberration, une erreur, une singularité. Le début de sa vie relève du thriller : une série de hasards et de rebondissements la fait échapper à la mort à répétition, jusqu’au moment où elle finit par être recueillie par Giorgos, le propriétaire d’un restaurant qui la met dans son poulailler. Incidemment, elle y subit la loi du plus fort, à savoir la domination des coqs, tandis qu’elle assiste aux drames quotidiens d’une famille qui, en attendant de redresser un restaurant en faillite, survit de multiples activités illégales, dont le trafic de migrants.
L’intrigue rebondit lorsque la poule, jusqu’alors témoin, devient actrice malgré elle du destin des humains. À la suite d’une série de circonstances, elle est à l’origine d’un incident aux conséquences lourdes, et qui va poser une série de questions morales. Est-elle responsable de l’incident? En quelque sorte oui, mais son intention était innocente: elle ne cherchait qu’un endroit tranquille pour remplir sa fonction, c’est-à-dire pondre ses œufs. Mais auparavant, les circonstances de l’affaire avaient déjà été mises en place par les humains avec des intentions bien précises et moins innocentes que celles de la poule. D’où l’absence de doute sur la responsabilité finale. L’histoire incidente des humains révèle à quoi ils sont prêts pour survivre, et c’est une éternelle histoire de domination du plus fort sur le plus faible. Mais l’animal n’est pas exonéré pour autant, comme on peut le voir dans cette scène apparemment anodine où des poules cannibales dévorent des restes de poulet frit.
Pour autant, il n’y a pas d’équivoque sur ce qui différencie l’animal ordinaire de son équivalent humain, sauf à un des rares moments où Giorgos, le restaurateur, manifeste une forme d’affection pour la poule, et révèle qu’au fond, ils ont quelques aspirations en commun : élever une famille, se nourrir et vivre en paix autant que possible. L’image répétée de l’œuf qui sort de la poule résume une histoire qui se répète sans fin. Peu importe qui était là en premier.
27 mai 2026 en salle | 1h 37min | DrameDe György Pálfi | Par György Pálfi, Zsófia Ruttkay Avec Maria Diakopanayotou, Argyris Pandazaras, Yannis Kokiasmenos Titre original Kota |
27 mai 2026 en salle | 1h 37min | Drame


