Blasphème, empalement, éviscération, viol, inceste, déviance, démembrement, décapitation… Pas étonnant qu’avec pareille dérive, Warhol et sa bande aient provoqué autant la fascination que la répulsion chez toutes les catégories de public.

PAR JEAN-FRANCOIS MADAMOUR

Le Baron Frankenstein (Udo Kier, tout un programme), taraudé par ses pulsions sexuelles, veut créer une race supérieure en compagnie de sa femme, également sœur libidineuse et nymphomane. Épaulé dans ses recherches par son fidèle serviteur Otto, il réalise deux créatures à partir de deux cadavres en putréfaction et essaye par tous les moyens de faire copuler monsieur et madame Zombie pour assurer la paternité de tout plein de bébés zombies et vaincre une humanité tout entière. Niveau frustration, Frankenstein se pose là. La bonne nouvelle, c’est que ses enfants sont aussi dégénérés qui lui et reluquent du mauvais œil ces machinations humaines.

Réalisé aux studios Cinecitta à Rome, Chair pour Frankenstein est la première partie du diptyque fantastique fomenté par Paul Morrissey, produit par Andy Warhol et incarné entre autres par les charismatiques Udo Kier et Joe Dalessandro, icône gay Warholienne. Au moins, on ne s’ennuie pas. Parce que, oui, il fallait bien que nous passions un jour ou l’autre par la case Andy Warhol ! Dans les années 70, l’artiste a produit quelques raretés qui avec le temps ont considérablement perdu de leur pouvoir provocateur et se regardent comme des curiosités trash cintrées du ciboulot. A l’aune de son adaptation si personnelle de Orange Mécanique, reflet de la décadence sociale selon Warhol, où tous les comédiens étaient coincés dans un cadre et devaient évoluer dans la totale improvisation pendant plus d’une heure ou, encore, le mémorable Sleep où il ne se passe strictement rien pendant des plombes. Pour toucher le fond de la provoc, goûtons les joies revigorantes de Chair pour Frankenstein, seulement produit par Andy Warhol (et quelque part, heureusement) et réalisé (ou presque) par Paul Morrissey. En apparence, le film essaye de raconter une « histoire » (le Baron Frankenstein flanqué d’une épouse nymphomane et frangine et d’enfants débiles veut défier la science, la raison et la nature). Avant de tourner en dérision le Dracula de Bram Stocker dans le lénifiant Blood for Dracula un an plus tard, la petite tribu Warholienne s’amuse à dépoussiérer le mythe de Frankenstein de Mary Shelley au gré de mésaventures érotico-sanguinolentes du plus mauvais goût qui respecte cependant le désespoir originel du constat humain.

Pour mieux comprendre, il faut revenir en arrière. Warhol et Morrissey n’en sont pas à leur premier coup d’essai. Ils ont déjà collaboré de concert sur la trilogie Trash, Flesh et Heat qui célébrait l’Amérique des «White trash», junkie et prostitués laissés-pour-compte, en écho musical au Take a Walk on the Wild Side, de Lou Reed. En dépit des faiblesses éminemment formelles, les films se révélaient instinctivement attachants dans leur démarche. Leur dénominateur commun consistait à pourfendre la représentation tronquée d’une certaine Amérique faite par un cinéma Hollywoodien trop smooth et pas assez réaliste. Dans ce même combat contre un cinéma inoffensif, les deux artistes partent en Italie tourner Chair pour Frankenstein en 1973 qui selon les rumeurs aurait vaguement été produit par Jean Yanne. A travers un scénario branque et aussi hélas prodigieux de vacuité, Morrissey retourne comme les crêpes les conventions pataudes du film d’horreur basique en exacerbant le sexe et le gore jusqu’à ce que le spectateur soit écœuré.

Comme dans la précédente trilogie, on retrouve le même goût de la provocation assumée et jusqu’au-boutiste avec un travail qui s’effectue à la fois sur l’image (écœurante) et le son (redoutable). Tel quel, il s’agit d’une farce outrageuse qui menace à chaque instant de s’étouffer dans sa propre fureur. Les personnages sont ravagés et n’obéissent à aucune logique puisque dépourvus de tabous. Les dialogues contiennent des perles d’insanités qui se révèlent très drôles sur le moment mais qui une fois qu’on les enlèvent du contexte ne traduisent qu’une vraie sottise. Chair pour Frankenstein, objet autodestructeur? Oui mais de la destruction d’enfant de cinq ans. Comme pour tous les produits émanant de la Warhol Factory, on est partagé entre une candide admiration et une envie de s’insurger face à un monument de foutage de gueule artistique.

Rire tonitruant et souffrance fabriquée: à sa sortie, Andy Warhol est plaqué en haut de l’affiche comme élément aguicheur. Paul Morrissey, dont le nom est situé en dessous, passe pour celui qui a réalisé l’objet. Sauf en Italie où l’on mentionne un mystérieux Anthony Dawson (alias Antonio Margheriti). La vérité sort toujours de la bouche des Italiens: c’est lui qui aurait vraisemblablement réalisé Chair pour Frankenstein mais également Du sang pour Dracula. Mauvaise langue? Pas sûr. Morrissey se serait apparemment contenté de donner quelques indications scéniques mais aurait tout laissé le travail visuel à Antonio Margheriti. C’est l’une des anecdotes qui est ressortie du tournage chaotique. Une autre rumeur veut que Margheriti n’ait strictement rien fait et que sa présence sur l’affiche du film lui ait porté préjudice. A ce niveau, rien n’est clair mais c’est précisément ce qui contribue à la réputation bizarroïde de ce machin très bizarre tourné en relief et soutenu par les effets spéciaux de Carlo Rambaldi qui ne recule devant rien.

Proche du pop art dans sa construction (compilation aléatoire de tabous moraux, sociaux et sexuels), Chair pour Frankenstein, classé X aux Etats-Unis et grossissant la liste des video nasty interdites en Grande-Bretagne, ne cherche qu’à choquer à grand renfort de viles provocations: blasphème, empalement, éviscération, viol, inceste, déviance, démembrement, décapitation. Jusqu’à la conclusion, bain de sang, qui annonce une nouvelle génération encore pire que la précédente. L’absence totale de mise en scène (proche du free cinéma anglais) ne facilite pas la tâche ardue. Néanmoins, on peut parier que s’il avait été aux commandes d’une production pareille, Tinto Brass aurait certainement ajouté quelques scènes de sexe avec des nains dans les bacchanales pour rendre le cocktail plus festif (ce qu’il a déjà fait sur la version longue de Caligula). Sous le déluge gore, se cache pourtant une réflexion sur les rapports incestueux entre l’Europe et la luxure. Mais on se contentera de ne pas trop réfléchir aux revendications et de jouir d’un casting sous ecsta (Joe Dalessandro, Nicoletta Elmi, Dalila Di Lazzaro, Monique Van Vooren, Arno Juerging), emmené par le volcanique Udo Kier qui à l’époque devait être aussi incontrôlable qu’un Kinski.

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