[CANNES 2019] GAZETTE CHAOS DU FESTIVAL / JOUR 10

La Rédaction CHAOS raconte son Festival de Cannes. Jour 10: Le miracle Bong Joon Ho (Parasite), le système routinier des Dardenne (Le jeune Ahmed), la bonne nouvelle de Abel Ferrara (Tommaso), Robert Rodriguez accueille les recalés du Tarantino.

[OH OUIIIIIIIIIIIIIII!!!!] Vous aussi, vous avez tous entendu ce cri de jouissance ce mercredi aux alentours de minuit? C’étaient les journalistes Cannois à la sortie de la projection du Parasite, de Bong Joon Ho, en compétition. Un orgasme. Un écho retentissant dans la nuit noire. Fini le temps où les rebelles huaient un film de BJH pour un simple logo Netflix, place aux dithyrambes! Attendu (mais peut-être pas à ce niveau chef-d’œuvresque de classique instantané), Parasite se révèle bien une merveille de satire, brûlante comme l’enfer, qui triomphe à tous les niveaux (drame familial, thriller social, brulot politique) et qui nous donne envie d’appeler à la rescousse toute une batterie de superlatifs débiles et galvaudés. Disons simplement qu’il s’agit là de la confirmation que le cinéma de Bong Joon Ho (toujours surprenant, toujours à prendre des risques) ne ressemble qu’à lui-même. La marque impressionnante d’un super-auteur, pris en photo ce mardi par notre super-photographe, Romain Cole.

L’histoire, en quelques mots, suit une famille de chômeurs, celle de Ki-taek (incarné par Song Kang-ho, acteur fétiche de Bong Joon Ho), qui habitent dans un appartement en sous-sol sombre et sordide, où ils cohabitent avec les cafards et vivent d’expédients. La vie de Ki-taek, sa femme et leurs deux enfants change de tournure le jour où son fils décroche un travail de professeur particulier d’anglais pour une jeune fille dans une famille bourgeoise, les Park, qui habitent une somptueuse maison avec jardin, grandes baies vitrées et décoration soignée. Et puis, chut.

BJH ayant rédigé une lettre implorant les critiques de ne pas dévoiler un pan important de l’histoire de son film, voici notre avis à chaud sans divulgachage sur cette autopsie fine et cruelle de la violence des rapports sociaux dans un monde où les inégalités s’accroissent. Comme toujours chez ce cinéaste chéri, il y a cette fabuleuse habilité à jongler entre les genres mais d’autres choses nous ravissent tout autant: le côté Théorème meets La servante, la conception graphique (celle d’une dualité des classes, entre richesse et pauvreté, saleté et propreté, sous-sol et étage) et l’intelligence de cinéma qui l’accompagne, la propension unique à traiter plein de thématiques sans jamais nous asséner quoi que ce soit… Et puis bien sûr, les relations familiales inadaptées mais virtuoses, exactement comme dans The Host, de ce cher BJH. Inutile de préciser qu’il s’agit là d’un sérieux prétendant qui a toutes les chances de gagner une Palme mais n’oublions jamais que la compétition fait raaaage.

On sera nettement plus mitigé en ce qui concerne Le jeune Ahmed, dernière livraison des Dardenne bros qui reviennent de loin après leur pire film à ce jour: La Fille inconnue, leur mauvais téléfilm policier avec Adèle Haenel présenté en compétition en 2016. Trois ans plus tard, il importait de rectifier le mauvais tir. Un regard sur l’islam radical, à travers le parcours d’Ahmed, un préadolescent endoctriné par un imam fondamentaliste. Marqués par les attentats, Jean-Pierre et Luc Dardenne s’intéressent dans ce nouveau long métrage au personnage d’Ahmed (Idir Ben Addi), un garçon de 13 ans qui, au nom de ses convictions religieuses, est déterminé à commettre un meurtre. Il y a toujours chez les Dardenne l’art d’accompagner avec délicatesse les laissés-pour-compte, toujours très sous influence de la psychologie du comportement (soit le béhaviorisme). Et, oui, l’on peut rapidement penser à une certaine Rosetta par la détermination de fer du personnage principal, sa façon d’être filmé au plus près du corps, avec cette question pleine d’urgence: comment sauver un enfant des rets du terrorisme, ressassant une seule idée en boucle, comme un vélo dans son cerveau? Mais, cette fois, le dispositif agace, révèle vite ses limites selon nous: les méthodes sont connues, les enjeux surlignés, le trajet prévisible (l’amour sera-t-il rédempteur?) et vient transformer le récit en un projet rapidement expédié, un système fermé sur lui-même, ne bousculant finalement pas grand-chose. En somme, les questions sont posées mais l’ampleur manque.

Sinon, dans l’épisode 2 de notre série «Ces séances dont tout le monde se fout». Après Alain Cavalier, Abel Ferrara! Double événement d’ailleurs puisque chaque nouveau film d’Abel Ferrara semble être… un non-événement, juste bon pour le folklore festivalier (Depardieu dans un Sofitel, ça n’intéresse que la presse à sensation). Mais c’est peut-être mieux ainsi: l’ex-ponte du cinéma agressif et furibard revient cette fois avec un autobiopic déguisé tout modeste, où son double (Willem Dafoe) s’avère un cinéaste américain vivant à Rome et ayant arrêté la bouteille (tiens tiens!). L’homme partage sa vie avec sa femme et sa fille, qui sont dans la vraie vie celles du cinéaste (d’où le photocall post-séance tout mimi en famille). Entre deux ateliers de comédie, notre Willem fait bouillir des penne rigate et prend des cours particuliers d’italien, à l’aise dans son rôle de bourgeois petite semaine revenu des entrailles du vice. Son couple se met curieusement à vaciller, et la petite chronique familiale idyllique se métamorphose en sombre tragédie fantasmagorique, avec tiraillements religieux propres au cinéma du père Abel. L’un des films les plus noirs présentés cette année, baffe d’autant plus violente qu’elle avance sur un faux Dolce vita rythm’ (nous aussi on a envie de gambader cheveux au vent en sirotant un spritz Aperol). Le film laisse un peu pataud à la sortie, mais revient nous hanter après décantation: il nous fallait bien ça avant de s’attaquer aux gros morceaux que propose la compétition, à savoir le Bong Joon Ho qu’on adore mais aussi le Tarantino que nous n’avons pas vu because ce fut ein gross bordel. On le voit ce mercredi à midi, on en parlera dans la gazette de demain et on se contentera des notes (un peu tièdes) de notre Palmomètre…

Alors que nombre de badges jaunes et bleus s’apprêtaient à faire le deuil du Tarantino, pris d’assaut par l’ensemble de la profession, on a préféré ne pas perdre notre temps et nous rabattre sur un morceau de choix côté Quinzaine: une masterclass de Robert Rodriguez, suivie de la projection de Red 11, son projet ficelé pour 7 000 dollars. Nous avons été bien inspirés.

Il s’agit là d’une petite sucrerie bienvenue, inspirée de l’expérience bien connue du réalisateur, passé par la case cobaye dans un laboratoire pharmaceutique pour financer son El Mariachi il y a 25 ans. Le film trame donc l’histoire d’un groupe de jeunes personnes soumises à d’étranges tests physiologiques en échange d’argent. Comme dans Harry Potter, ils sont divisés en clans, affiliation définie par la couleur de leur t-shirt. Notre héros fera son possible pour éviter d’ingurgiter les drôles de cachets proposés – alerte à tous ceux qui ne supportent pas le vomi et le popo sur grand écran – et quitter cet enfer au plus vite, avant une conclusion en forme d’assaut (thématique décidément partout dans ce festival carpenterien). Si le film est drôle et rivalise d’inventivité pour combler sa modestie, il ne dépasse pas vraiment la pochade sympathique, mais c’est aussi le rôle d’un festival que de nous permettre de nous désaltérer entre deux plats bourratifs. Ce digestif d’une heure 17 devient un vrai document pédagogique quand il s’accompagne du making-of, montré en petits morceaux en début de séance, qui détaille chapitre par chapitre comment Robert s’y prend pour truquer ses plans et trouver des idées de montage malgré ses trois sous en poche. On ne va d’ailleurs pas se mentir: la masterclass était pleinement consacrée à ce document introductif de la méthode Rodriguez (bien plus qu’une rétrospective des grands moments de sa carrière), distributeur automatique de solutions pour les cinéastes en herbe. Le film ne cesse d’ailleurs d’insérer dans son plot SF une ribambelle de clins d’œil méta sur l’art de tourner un film fauché (notamment ce personnage qui trimballe son synthé partout pour accompagner, littéralement, le score du film). C’était quand même nettement plus agréable que de se faire passer devant par les vilains badges roses au Debussy, non?

PS. Que serait un Festival de Cannes sans chanson de Zaza?

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