[CANNES 2019] GAZETTE CHAOS DU FESTIVAL / JOUR 3

La Rédaction CHAOS raconte son Festival de Cannes. Jour 3: Dégagez les zombies, place aux vivants! Dupieux. Carpenter. Mendonça Filho & Dornelles. Une journée bien remplie, comme dirait Jean-Louis Trintignant.

Après la zombie walk de Jim Jarmusch pour l’ouverture du Festival de Cannes (conclue par une fête du genre terminale où le fringant Jim était à deux doigts de faire un boeuf avec… Yarold Poupaudachevez-nous!), voici la Daimguerie cool de Dupieux pour l’ouverture de la Quinzaine des réalisateurs. Le moins que l’on puisse dire, c’est que ce Daim réveillerait un mort; et, entre nous, ça tombe très bien. Comme toujours avec Quentin D., le pitch est en apparence simple comme du Bertrand Blier des beaux jours et le résultat, à l’écran, est complexe comme du Luis Buñuel des belles nuits. C’est l’histoire d’un mec (Jean Dujardin, très bon) qui va tout plaquer pour partir très loin de sa vie menacée par la médiocrité pour s’acheter un blouson 100% en daim. Et devenir fou comme un tueur en série guidé par son désir aveugle et dérisoire pour ledit objet.

Figurez-vous que notre journaliste chaos Théo M. n’a pas eu besoin de substance psychotrope pour ressortir de la salle dans un état second, trouvant Dupieux à son meilleur («étrange, fascinant, fou comme un Daim») et y voyant un «merveilleux film sur l’obsession». Il a raison, Théo. C’est vrai que l’on préfère Le Daim à l’avant-dernier Dupieux, le huis clos Au poste (fort sympathique mais mineur et trop Buñuellien pour son propre bien). Sur ce coup, Dupieux lorgne vers une efficacité ligne-claire-tordue à la Rubber et son pneu serial-rieur mais, cette fois, dans les montagnes Françaises (décidément, comme le note Théo, «ce sacré Quentin aime bien les zones désertiques propices aux récits intimistes!»). De quoi renouer avec ses thématiques chéries: jouer sur les différents degrés de réalité, sonder la folie dans sa logique absurde, creuser la mise en abyme de la création. C’est simple et funky tordu: de belles images désaturées, une musique énigmatique, des situations inattendues… Que demande le Chaos? Toujours plus, bien sûr, mais tel quel, c’est emballé pesé.

La Quinzaine commence bien et se poursuit avec le Carrosse d’or attribué à John Carpenter (projection de The Thing et masterclass coanimée par Yann Gonzalez et Katell Quillévéré), une récompense décernée aux cinéastes novateurs et audacieux (oui, il était temps!) mais John n’avait pas l’air au courant: «Honnêtement, je ne sais pas trop ce que ça signifie d’avoir ce prix… Ce que je sais en revanche, c’est que je suis vraiment flatté, dira Big John qui a manifestement plus envie de rester affalé sur son canapé à mater des matchs de basket (SA passion) que de refaire du cinéma: «Je n’ai pas de projet de film, je ne sais pas s’il y en aura un autre. Je n’ai plus de place particulière dans le cinéma, je suis juste un vieux réalisateur. Ça suffit pour ne pas refaire de film

Pourtant, cher John, le genre est partout, à la mode de chez nous: les rombières et les pingouins vont désormais voir les zombie flick. Cannes, c’est Sodome et Gomorrhe, temple du punk où l’on a envie de lancer un bouquet de fleurs sur la table d’une émission de télé présentée par Mademoiselle Agnès. MAIS QUE PENSE JAJACOBBI D’UN TEL CHAOS????

Ajoutons que chacun a droit à ses rencontres et à ses petites réjouissances. Valérie, remontée la veille par The Dead Don’t Die, est redevenue groupie en apercevant Xavier Dolan pour la projection de La femme de mon frère, présenté à l’ouverture du Certain Regard (et dont Gautier nous dira le plus grand bien dans la gazette de demain, tout comme le vu-et-aimé Les Misérables de Ladj Ly): «COUCOU XAVIER» a-t-elle hurlé, donnant un coup de coude à Bernard Montiel pour mieux prendre la photo de son idole (qu’elle a pourtant massacrée il y a peu, rappelons-le) et le publier sur son fabuleux compte Twitter.

Et que je te mitraille le jury Un Certain Regard en photo…

Comment, enfin, ne pas parler de Bacurau, présenté en compétition officielle, que nous attendions comme une épiphanie: ce troisième long métrage de Kleber Mendonça Filho, cosigné avec Juliano Dornelles, arrive dans un contexte fort tendu, étant donné l’orientation pas vraiment favorable de ses auteurs vis-à-vis des nouvelles autorités de son pays. Le résultat est à la hauteur des espérances, il s’agit bien d’un western futuriste horrifique, exauçant entre autres exploits fous la réunion improbable de deux personnalités aux antipodes l’une de l’autre (Sônia Braga et Udo Kier) et dans lequel tout est affaire de cinéma – et, fort probablement, de politique (Jair Bolsonaro, si tu nous lis entre les lignes). Par le retour d’une enfant prodigue, on y voit le quotidien de Bacurau, ce petit village du Sertao, région semi-aride très pauvre du Nord-Est brésilien, bouleversé par la mort d’une vénérable habitante de 94 ans… Jusqu’au jour où ledit village est brusquement, mystérieusement, rayé de la carte. Les cercueils sont abandonnés sur les routes. Les soucoupes volantes cachent des drones. Les touristes collent des brouilleurs sous les tables. Les enfants disparaissent. Lorsque le village est plongé dans le noir, une nuit, la menace rôde sévère, mais l’on aurait tort de sous-estimer la capacité de résistance de nos chers villageois. Carpenter’s Day oblige, on pense évidemment à lui pour l’utilisation des objectifs Panavision anamorphiques. On pense aussi à Assaut (le bien fait alliance avec le mal pour affronter le pire) et on retrouve aussi la signature de son auteur, les mêmes combats que dans Aquarius (dans un contexte très différent): dans le refus de l’invasion délétère, dans la nécessaire préservation de la fragilité des choses et des lieux qui racontent toute une vie, dans la célébration d’une culture ancestrale à respecter (l’histoire est nourrie de culture locale, jusqu’à la présence des cangaceiros hors la loi, ou de leurs équivalents contemporains) ou encore, plus simplement, dans le combat entre les tueurs suréquipés et surarmés guidés par un Udo Kier cinglé (what else?) qui veulent éradiquer le lieu et les villageois électrisés par une Sonia Braga revenue du film précédent, démente, qui résistent.

De cette exaltation de la résistance sous forme de western futuriste, découle un respect profond des codes des genres. Les fans hardcore seront un peu déçus de ne pas retrouver, ou alors pas assez, cette empreinte si subtile de Kleber Mendonça Filho (si géniale dans Les bruits de Recife et Aquarius) capable de jouer des tensions contradictoires (sexuelles comme violentes) dans une même scène. C’est son art, majeur, puissant, et force est de constater qu’on le retrouve un peu en sourdine ici: tout est moins indiscutable, moins implacable, plus flottant, plus brouillon… Mais c’est broutilles, en écho à notre exigence totalement déraisonnable. Bacurau procure quand même un plaisir infini de pur cinéma de forme(s). Il sort en septembre, on en reparlera amoureusement. Panel critique conquis mais pas non plus en transe.

Niveau compétition, «Ce n’est que le début» comme hurle Udo Kier dans une scène clé du Bacurau. Il a raison: ce n’est que le début (soit le deuxième jour de ce Festival) et on est déjà rasséréné de bon cinéma. Ajoutons que, comme redouté, le Jarmusch est bel et bien tombé dans le trou noir de l’amnésie collective (et vieillit mal). Pas la peine de se précipiter pour autant à faire un quelconque pronostic: un certain Pedro attend tranquillement dans un coin pour mieux nous mettre sens dessus dessous ce vendredi avec son Douleur et Gloire, que l’on dit très favori (enfin bon, ils disaient déjà ça de Toni Erdmann…).

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