À l’issue de la nouvelle édition de L’Etrange Festival, encore une fois couronné par une affluence record malgré une journée interrompue le 10 septembre, l’impression persiste d’un buffet à volonté trop abondant pour pouvoir goûter à tout. Revue partielle.

The Forbidden city (competition)
Avec son troisième long-métrage, Gabriele Mainetti poursuit la veine entamée avec On l’appelle Jeeg robot et Freaks out, confirmant une grande maîtrise technique au service de genres populaires variés, mêlant action, romance, comédie, sans oublier une touche de commentaire social. Dans The Forbidden City, il rend hommage aux films d’arts martiaux hong kongais avec l’histoire d’une Chinoise à la recherche de sa sœur jumelle immigrée en Italie. Elle y affronte deux bandes mafieuses rivales, l’une romaine, l’autre chinoise, chacune opérant derrière la façade respectable d’un restaurant. Dès le départ, les scènes d’action révèlent un niveau qui n’a rien à envier à ses modèles. L’actrice principale y est pour beaucoup, avec des capacités qui ne se limitent pas aux arts martiaux. Le scénario dévoile au compte-goutte les dessous d’une intrigue finalement simple tout en développant les personnages avec un humour corrosif et une bonne dose d’émotion au premier degré. Il dresse au passage un tableau lucide et contrasté du monde contemporain, Rome étant décrite comme une ville cosmopolite, irriguée par une forte immigration qui suscite des réactions variées. Le cinéaste prend soin de ne pas caricaturer en décrivant un de ces personnages à la fois drôle et navrant qui évoque l’oncle réac dont on a vaguement honte mais qu’on n’arrive pas à condamner parce qu’il fait partie de la famille. Le film a ouvert le festival en fanfare et laissé une impression durable puisqu’il a obtenu le prix du public.

Odyssey (compétition)
Pendant une bonne partie d’Odyssey, on se demande pourquoi il a été programmé à l’Etrange festival : en décrivant le quotidien laborieux d’une directrice d’agence immobilière qui passe sa vie au téléphone dans l’espoir d’esquiver les créanciers, on a l’impression d’un film institutionnel financé par une organisation patronale pour alerter sur les difficultés de la libre entreprise. Mais l’énergie cocaïnée du personnage principal (incarnée par Polly Maberly, également co-productrice) maintient l’intérêt en même temps que l’espoir de retrouver un peu de l’excitation qu’avait suscité Hyena, thriller très brutal du même réalisateur. La patience est récompensée lorsque l’agente se rend compte qu’un de ses créanciers est lié à la pègre et qu’elle s’est laissée impliquer dans une magouille extrêmement malsaine. Pour s’en sortir, elle fait appel au « Viking » (Mikael Persbrandt), une sorte de nettoyeur froid et méthodique dont l’arrivée va précipiter le film dans une explosion de violence apocalyptique. Mieux vaut tard que jamais.

Flush (séance spéciale)
Excellente surprise que cette comédie gore, premier long métrage de Gregory Morin, cinéphile forcené et auteur de quelques courts-métrages rigolos. Le pitch fait un peu peur puisque centré sur un personnage qui passe la totalité du film avec la tête coincée dans un trou de chiotte à la turque. Mais une fois les circonstances exposées, tout ce qui arrive est justifié par un scénario alerte qui convoque dans un espace très restreint un patron de bar, un dealer, une ex-petite amie et une partie de Christophe Bier, en plus de la victime (Jonathan Lambert, à fond) assistés de quelques accessoires (un couteau suisse, un téléphone portable, un pistolet). Le film tient la note avec une énergie qui ne faiblit jamais et un humour communicatif. Pas étonnant qu’il ait cartonné auprès du public dans tous les festivals où il a été sélectionné.

Welcome home baby (compétition)
Avant de se révéler une variation de Rosemary’s baby, ce film d’Andreas Prochaska prend son temps pour transporter une urgentiste berlinoise et son mari photographe dans la maison autrichienne de son père, dont elle vient d’hériter, mais dont elle ne veut pas, sa famille l’ayant abandonnée dans des circonstances bizarres lorsqu’elle était jeune. Contre toute attente, elle reste plus longtemps que prévu, sous l’influence étrange de ce qui ressemble à une conspiration féminine. Une ellipse temporelle de plusieurs mois révèle qu’elle est enceinte. Les interprètes des conjurées réussissent à créer un vrai malaise en suggérant la menace sans jamais se départir d’un perpétuel sourire qui, hasard ou coïncidence, rappelle celui des sinistres groupies de Charles Manson. Autrement, il faut beaucoup d’indulgence pour se laisser convaincre par un récit d’une lenteur incompréhensible que ne rattrape pas une conclusion faiblarde.

Fucktoys (compétition)
Ce premier long-métrage est un drôle de cocktail qui va plus loin que la tonalité comique dominante à laquelle on serait tenté de le réduire. L’influence évidente de John Waters se sent dès les premières images qui exposent des personnages excentriques dans des décors délabrés, l’exagération en moins et une touche de légèreté en plus. Le choix de tourner en 16mm avec des couleurs saturées donne au film une texture un peu sale tout en révélant un regard amusé sur le monde, confirmé par les grands yeux rieurs de l’interprète principale (également scénariste et réalisatrice). Elle s’est fait la dégaine d’Amy Winehouse pour incarner une travailleuse du sexe persuadée d’être victime d’un sort que seule une cérémonie spéciale peut conjurer, moyennant 1000 dollars. Pour rassembler la somme au plus vite, elle se met au travail, accompagnée de sa copine et amante. Leurs rencontres seront la plupart du temps dérisoires, la palme revenant à l’épisode hilarant impliquant un père de famille sentimental qui recueille le duo chez lui. Le ton change brusquement dans le dernier acte, au point qu’on se demande si on est toujours dans le même film, mais l’ensemble contient suffisamment de qualités (dialogues et direction d’acteur) pour parier sur l’avenir de la réalisatrice. Les spectateurs non anglophones n’ont pas été gâtés par les sous-titres bourrés d’erreurs et de contresens typiques de l’IA.

Girl America (compétition)
Lors de la présentation de son film, le réalisateur tchèque Viktor Taus a prévenu que tout était vrai en dépit des apparences, et surtout, qu’il ne fallait pas chercher à comprendre. Le film s’est avéré effectivement imbitable pendant la quasi-totalité de sa durée. Avec le recul, on comprend qu’il s’agit de l’évocation de la vie en orphelinat, telle que l’ont vécue la dernière génération de pensionnaires avant la chute du régime communiste. La stylisation brutaliste (décors et costumes bricolés, cadrages incongrus, éclairages violents et artificiels) suggère que nous partageons l’univers mental d’un des personnages. En l’occurrence, celui de la fille du titre, dont l’histoire est racontée par bribes décousues : père absent, mère prostituée et alcoolique, un frère ainé et un plus jeune, tous appelés à la dispersion. La vie dans l’orphelinat est une succession de tableaux vivants apparemment interprétés par de vrais orphelins, tandis qu’une femme omniprésente en robe de latex rouge observe sans rien dire. On apprendra tout à la fin qu’elle est probablement la vraie orpheline dont la vie a inspiré le film. Le réal avait raison : il vaut mieux être prévenu. Mais si son but était d’émouvoir, il a raté son coup : la plupart des spectateurs sont sortis énervés.

40 acres (compétition)
Le titre fait référence à la promesse intenable faite aux esclaves affranchis à la fin de la guerre de sécession de recevoir une parcelle de 16 hectares de terrain. Une minorité d’entre eux l’ont obtenue, d’autres sont allés s’installer ailleurs comme au Canada où est située l’action de ce film de R.T. Thorne, et où la famille Freeman possède une ferme depuis plus de 200 ans. Mais un virus a exterminé la quasi-totalité de la faune, provoquant une famine généralisée et faisant de l’agriculture une valeur vitale. Hailey Freeman (excellente Danielle Deadwyler) fait régner sur sa famille une discipline de fer pour protéger leur propriété face à des hordes de plus en plus nombreuses et organisées. On pourrait se croire dans un film de zombies, sauf que les assiégés font face à des cannibales, et la fiction post-apocalyptique prend ici un tour à la fois plus réaliste et politique, sans oublier de délivrer son lot d’action et de fusillades à l’arme lourde.

Cielo (Mondovision)
Cielo est une bizarrerie tournée en Bolivie par le réalisateur espagnol Alberto Sciamma qui s’était fait connaître en 1996 avec le thriller gore Killer tongue, et s’est ensuite dispersé dans les directions les plus variées avant d’arriver à mettre sur pied ce projet quasiment improvisé. Le début vaut à lui seul le déplacement. Dans un décor montagneux sublime, une petite fille avale un poisson doré avant d’aller tuer son père avec une pierre en forme de coeur. Elle rejoint ensuite sa mère pour danser avec elle avant de la poignarder et de mettre son corps dans un fût métallique rempli de sel. Avec son tonneau et son poisson (qu’elle a recraché entretemps), elle entame un road movie initiatique et surréaliste qui lui fera rencontrer un groupe de lutteuses de foire et un flic dépressif. Le scénario ménage encore quelques moments forts, mais il dilue la sidération initiale en apportant une explication rationnelle. Reste le souvenir de l’interprète principale, une extraordinaire gamine au regard intense, à l’origine élève de piano sous la direction de la femme du producteur.

Le pont (Carte blanche)
A sa sortie en 1959, Le pont avait marqué les esprits en montrant l’absurdité de la guerre commencée par des adultes et finie par des enfants. Il avait valu à son auteur Bernhard Wicki d’être embauché par Daryl Zanuck pour réaliser les séquences allemandes du Jour le plus long. L’histoire est située juste avant la chute du régime nazi, lorsqu’un groupe d’adolescents est appelé sous les drapeaux pour s’opposer aux alliés. La première partie montre en détail leur vie quotidienne, chacun avec sa famille, ses projets, ses affects. Au moment où ils partent faire leurs classes, on a fini par s’y attacher, et même leurs officiers les trouvent trop jeunes pour être envoyés au front, et leur confient une fausse mission : défendre un pont sans importance stratégique, destiné à être détruit. Mais lorsque leur sergent disparaît, ils sont livrés à eux-mêmes et obligés d’improviser face à des circonstances funestes. La mise en scène est assez impressionnante compte tenu des moyens limités, et aussi bien le thème que le style préfigurent Requiem pour un massacre auquel il est impossible de ne pas penser en voyant le visage déformé d’un survivant qui a fait l’expérience de l’horreur.

Cadet (compétition)
Habitué de l’Etrange festival, le Kazakh Adilkhan Yerzhanov tourne trois films par an comme si sa vie en dépendait. Cette année, il proposait en compétition le très réussi Cadet (en plus de deux autres films en sections parallèles). Il avait aussi une carte blanche, et l’épatante sélection qu’il a présentée témoigne de sa cinéphilie pointue, mais on peut soupçonner que ces films ont influencé plus ou moins directement Cadet : les suicides téléguidés (Fatal games), l’ambiguïté d’un personnage à la fois aimable et détestable (Sous l’emprise du démon), l’absurdité d’enseigner à des jeunes comment tuer (Le pont), et l’utilisation des décors désertiques (Six string samourai). Cadet commence comme un drame social dans la ville fictive de Karatas, présente dans tous ses films: une enseignante intègre par nécessité une école militaire dirigée par une clique de bureaucrates nostalgiques de l’URSS, et inscrit en même temps son fils pas du tout conforme : efféminé, renfermé, timide, il est rapidement pris pour cible. En même temps, une série de suicides inexpliqués décime l’académie. Le film est divisé en chapitres commençant chacun par une règle édictée par Descartes. Cette approche rationnelle est revendiquée par le détective en charge de l’affaire qui cherche absolument à expliquer les évènements surnaturels apparemment provoqués par des fantômes vengeurs. Yerzhanov est à l’aise dans tous les genres, mais quand il s’attaque comme ici au fantastique, il réussirait à donner la chair de poule aux plus blasés, avec des effets pourtant simples: apparitions sporadiques de silhouettes floues, hallucinations, ultraviolence, sans oublier une musique dissonante propice à faire grincer les dents. Les militaires ont le mot de la fin lorsqu’ils font leur rapport dans une logique purement bureaucratique. C’est d’une ironie vertigineuse.



