Qu’il ait le premier rôle (rarement) ou quelques minutes à l’écran, Brad Dourif fait partie de ces acteurs dont la présence suffit à justifier la vision d’un film. Son impressionnante filmographie témoigne avant tout d’une hyper activité qui le voit tourner jusqu’à huit films par an. La plupart du temps, il n’est pas seulement bon, même dans le pire des navets, mais il arrive à rendre ses rôles mémorables: soit parce que leur nature s’y prête (il joue souvent des cintrés); soit par l’intensité qu’il y apporte. Le fait est qu’il a réussi à capter l’attention à la fois des cinéastes qui savent qu’ils peuvent compter sur lui, et d’un public qui l’apprécie pour sa présence irremplaçable.

5 INDISPENSABLES CHAOS

Vol au-dessus d’un nid de coucou (Milos Forman, 75)
Le roman d’origine, qui milite pour la libération sous toutes ses formes, est adapté des observations de Ken Kesey sur le milieu psychiatrique lorsqu’il était volontaire pour tester du LSD dans le cadre d’un programme gouvernemental. Brad Dourif joue Billy Bibbit, un bègue fragile que McMurphy/Nicholson réussit presque à guérir et à affranchir du contrôle maniaque exercé par l’infirmière abusive. Pour le quasi débutant Dourif, s’imposer n’était pas évident parce qu’en plus de Jack Nicholson et Louise Fletcher, il était entouré d’une impressionnante brochette d’excellents seconds rôles. C’est pourtant lui que le film a le mieux servi en lui offrant un tremplin inespéré.

Le malin (John Huston, 1979)
Brad Dourif était terrifié à l’idée de jouer le premier rôle de cette histoire de prêcheur fou adaptée d’un roman de Flannery O’Connor. Pourtant, John Huston, alors âgé de 73 ans, a été aussi peu directif que possible, persuadant son acteur qu’il avait ce qu’il fallait et lui laissant une liberté totale. Le résultat lui donne raison et fait regretter de ne pas avoir vu l’acteur plus souvent au premier plan. Beau et repoussant, furieux et fragile, il est un fantastique amalgame de contradictions, en militant agressif de sa propre église du Christ sans le Christ, «là où les aveugles ne voient pas, où les boîteux ne marchent pas, et où les morts le restent»

Istanbul (Marc Didden, 1985)
Dans un autre de ses rarissimes premiers rôles, Dourif joue Martin Klamski, un voyageur débarqué en Belgique où il entraîne avec lui un barman pour lui tenir compagnie jusqu’à sa destination, Istanbul. Comme dans tout road movie, leur parcours est semé de rencontres et de péripéties tandis que se révèle progressivement la véritable personnalité de Klamski. Dévoré par la culpabilité, il finit par avouer pourquoi il veut aller en Turquie: on y trouve les pires prisons du monde, et il veut s’y livrer pour expier! La nature particulièrement sombre de ce qui le tourmente explique pourquoi le film est passé sous les radars, même si l’acteur remplit encore une fois son contrat avec une conviction exceptionnelle.

Le seigneur des anneaux: les deux tours (Peter Jackson, 2002)
Dans une des productions les plus opulentes de sa carrière, Dourif joue Langue de serpent, le fourbe au teint pâle rallié à Saroumane. Matériellement, il n’a jamais été aussi bien servi en termes de costumes, de maquillage et de coiffure. Invité à se raser les sourcils pour rendre son personnage plus malsain (à la différence de Dune, où Lynch lui avait greffé des buissons au-dessus des yeux), Dourif faisait peur à ses proches. Il avait en plus adopté un accent anglais qu’il gardait en dehors du plateau pour rester dans le personnage, si bien que la majorité de l’équipe le prenait vraiment pour un Anglais. Dans Le retour du roi (03), il n’apparaît que dans la version longue, mais il meurt très bien.

The wild blue yonder (Werner Herzog, 2005)
Deuxième des quatre films qu’il tournés pour Werner Herzog, The wild blue yonder est un de ces étranges faux documentaires dans lequel Herzog se sert de vrai métrage ou de found footage pour illustrer une divagation poétique sur le thème des voyageurs interstellaires et de la place relative de l’homme dans l’espace. Brad Dourif y est comme un poisson dans l’eau dans le rôle du narrateur, un extraterrestre venu sur terre pour y implanter une colonie, mais sans succès. Il en profite pour délivrer un commentaire sceptique et désabusé («Nous autres aliens, on a tout raté!»). C’est drôle et étrange.

QUI DE PLUS CHAOS QUE BRAS DOURIF? PERSONNE. La propension notoire de Brad Dourif pour les rôles de dérangés qui cachent sous une surface angélique une forte dose de colère, de frustration ou de démence, invite à se demander s’il n’a pas une raison personnelle de s’identifier à ses personnages avec autant de conviction. Cette hypothèse est infirmée aussi bien par sa biographie que par son approche du métier. Le seul élément perturbateur d’une enfance autrement heureuse est l’absence de père: Brad n’a quasiment pas connu le sien, entrepreneur et collectionneur d’art, mort prématurément alors que son fils n’avait que trois ans. Par la suite, sa mère s’est remariée à un golfeur qui a pris en charge Brad, son frère et ses quatre sœurs. Après un cursus scolaire sans histoire, Dourif a été un moment tenté par les beaux-arts, avant de se tourner vers le théâtre, sous l’impulsion de sa mère, actrice occasionnelle.

A 19 ans, Dourif s’est installé à New York pour étudier sous la direction de l’acteur Sanford Meisner. Celui-ci a connu Lee Strasberg au Group Theatre, mais il a divergé de la Méthode Stanislavski en abandonnant le recours à la «mémoire affective», une technique consistant pour l’acteur à rechercher dans ses souvenirs une émotion similaire à celle que son personnage doit exprimer. Meisner de son côté préconisait une approche plus directe fondée sur «la réalité du faire». Cette différence fondamentale tend à indiquer, si c’était nécessaire, que Dourif n’a rien à voir avec les personnages perturbés qu’il a l’habitude de jouer. Quand il se plonge dans un rôle, c’est toujours de la même façon, quel que soit le budget, le genre ou le metteur en scène: il étudie le personnage, se documente sur son activité (flic, tueur, dératiseur…) et sur tout ce qui peut contribuer à le construire. Quand il est prêt, il le joue avec l’intensité qu’il juge nécessaire. Son texte, il l’apprend comme un musicien apprend les notes, mécaniquement, sans émotion, de façon à obtenir, au moment de la restitution, quelque chose d’accidentel, d’inconscient et de non intentionnel.

Du théâtre, Dourif est rapidement passé au cinéma. A 25 ans, il est repéré par Milos Forman qui lui propose de jouer un des pensionnaires de l’asile psychiatrique de Vol au dessus d’un nid de coucou. Le triomphe est immédiat. Dourif est nommé à l’Oscar du meilleur second rôle et obtient un Golden Globe du meilleur début à l’écran. C’est presque trop, trop tôt. A part un premier rôle monstrueux dans Le malin de John Huston, il reste cantonné dans les seconds rôles, même si c’est pour des productions prestigieuses: Les yeux de Laura Mars, Ragtime encore pour Forman ou La porte du paradis de Cimino. David Lynch le repère et lui donne des rôles brefs mais notables dans Dune et Blue velvet. Le public commence à s’habituer à ses yeux bleus, à son angélisme trompeur, à sa diction grave et à ses coiffures sauvagement variées. On ne compte plus les exemples où quelques secondes lui suffisent pour rendre un film inoubliable. Il faut le voir raconter son histoire de rats vietcongs dans La créature du cimetière. En tant que tueur fou dans L’exorciste 3, il déploie une gamme dynamique incroyable, passant en quelques secondes du paroxysme au calme apparent avec une virtuosité stupéfiante, et surtout une capacité à terrifier plus efficacement que n’importe quel effet spécial. Sa façon de narguer la reine mère en montrant ses dents avant d’être englouti est un des meilleurs moments d’Alien, la résurrection.

Même absent, il est indispensable. Parce qu’hélas, il est associé de façon indélébile à la franchise Jeu d’enfant, bien que sa présence effective se limite à un préambule où il meurt et se réincarne dans la poupée Chucky. Pour le reste (et à l’exception d’un épisode où il réapparaît physiquement), il ne joue que la voix du hideux pantin. La franchise connaîtra un succès incompréhensible qui persiste encore et a au moins le mérite d’avoir assuré à l’acteur une rente régulière, qu’il a d’ailleurs partagée avec sa propre fille qui joue dans une des suites. A ce propos, il a souvent déclaré que quand il accepte un rôle, c’est pour nourrir sa famille. Quand il peut, il choisit, sinon, il prend ce qui vient, comme tout le monde. Il ajoute que s’il est régulièrement associé aux films d’horreur, c’est parce que ça lui plait. Il aime travailler avant tout, se plonger dans l’étude du personnage. Il lui suffit d’y trouver une part d’humanité: une émotion, une illumination, un parcours. Dans une interview récente, Brad Dourif disait qu’il était enfin à l’abri, pas riche mais financièrement indépendant, assez en tout cas pour ne plus avoir besoin de cachetonner comme il l’a fait pendant toute sa carrière. Il n’a pourtant pas l’air d’avoir raccroché, avec plusieurs projets sous le coude, dont un reboot de Reanimator. On ne va pas s’en plaindre.

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