[BLADE OF THE IMMORTAL] Qui a encore peur de Takashi Miike?

Quand Takashi Miike adapte au cinéma le manga L’Habitant de l’infini de Hiroaki Samura, il ne fait rien comme les autres…

PAR MORGAN BIZET

Cela va bientôt faire 7 ans que l’on n’a pas vu un film du prolifique réalisateur japonais Takashi Miike sortir dans nos salles de cinéma. Pourtant, à une époque, au début des années 2000 pour être précis, la plupart de ses œuvres avaient cette chance, même avec un retard de deux ou trois années: Audition, Visitor Q, Gozu, la trilogie Dead or Alive, La Mort en Ligne, Trois Extrêmes. Depuis l’engouement est retombé, si ce n’est donc cette sortie du remake sobre et bon élève d’Hara-Kiri de Kobayashi présenté en compétition à Cannes 2011. Il est vrai que suivre la rythme d’enfer du nippon semble suicidaire pour tout distributeur français, d’autant plus quand la plupart de ses films sont des adaptations chaotiques de mangas à succès dans l’archipel mais inconnus en dehors. Heureusement, quelques festivals ou éditeurs vidéos rendent encore hommage à ce grand faiseur qui ne s’arrête jamais de tourner, même si c’est pour nous proposer quelques navets toutefois jamais dénués de séquences ou d’idées géniales.

Avec Blade of the Immortal, centième production de Miike en vingt-cinq ans d’activité (en prenant en compte ses courts et moyens métrages, ainsi que ses clips), l’occasion était pourtant bonne d’enfin briser la spirale infernale, d’autant plus qu’il fut projeté l’année dernière au Festival de Cannes Hors compétition, aux côtés de Desplechin, Polanski, Agnès Varda et Jr, ainsi que John Cameron Mitchell. Tous ont eu le droit à une sortie française – même How to Talk to Girls at Parties de Mitchell qui aura une distribution tardive en juin 2018 – mais Miike semble résolu à rester le vilain petit canard. C’est d’autant plus dommage que Blade of the Immortal, en plus d’être légèrement moins bordélique et excessif que ses précédentes productions, est aussi l’un de ses meilleurs films; ce qui aurait permis de réconcilier le public français avec un cinéma de genre japonais en voie de disparition dans nos salles de cinéma.

Adapté du manga L’Habitant de l’infini, dont la publication a débuté en 1993, Blade of the Immortal narre l’histoire de Manji, samouraï déchu et condamné à l’immortalité par un démon après avoir assassiné son seigneur, ses gardes du corps et une centaine de mercenaires tout en n’ayant pas su sauver la vie de sa jeune sœur. Cinquante ans plus tard, il a l’opportunité de se racheter en acceptant d’aider Rin, orpheline d’un maître de dojo, tué par Anotsu et son gang, Ittō-ryū, dans sa quête de vengeance.

C’est à Netflix que l’on doit l’opportunité d’enfin voir ce film, qui avait reçu quelques critiques élogieuses lors de sa projection à Cannes – fait rare pour un cinéaste aussi clivant que Miike. Pourtant, on y retrouve tous les ingrédients chers au japonais: ultra-violence graphique, galeries de personnages charismatiques aux gueules inoubliables et mise en scène ambitieuse. Comprendre qu’il s’agit d’avantage du Miike «mainstream» des Crows Zero, Zebraman et Yakuza Apocalypse plutôt que ceux bercés par une étrangeté malsaine tels que Audition, Gozu, Ichi The Killer ou La Maison des Sévices, inoubliable épisode de Master of Horrors. Si Blade of the Immortal ne brille par son récit typique de revenge movie, il impressionne par l’entreprise de mise en scène du réalisateur, soit filmer pendant les 140 min que dure l’œuvre près de deux heures de combats aux sabres et autres armes blanches singulières et sanguinolentes avec une énergie et une inventivité folle.

Blade of the Immortal est une sorte d’anti-Hara-Kiri, un chanbara fiévreux et gore baignant dans une rage punk embrassant le nihilisme de son héros flirtant sans cesse avec la mort sans jamais pouvoir l’atteindre. Le film a des allures de jeu vidéo et fonctionne par palier comme un jeu de combat, adversaire par adversaire (les membres du clan Ittō-ryū) dont la puissance augmente crescendo. Le scénario est donc un prétexte pour un étalage de morceaux de bravoure cinématographiques terrassant: bataille d’immortels gore, duel aérien avec une tueuse hors-pair, combat dans un arbre où les guerriers s’effacent derrière des branches ondulées saturant l’image. Et il y a ces scènes de combat de masses, ouvrant et fermant le film (on passe de 1 contre 100 à 3 contre un millier d’ailleurs), en noir et blanc puis en couleur, véritables défis de mise en scène que Miike remporte vaillamment, l’image et les chorégraphies restant, pour le bonheur de nos yeux, toujours lisibles – prends-ça Hollywood. Des séquences grandioses qui rappellent celles clefs des Sept Samouraïs de Kurosawa et de Goyokin de Hideo Gosha, classiques du chanbara – l’outrance made in Miike en plus.

Par chance, Miike n’abandonne pas pour autant ses personnages, nouant un lien émotionnel fort entre Manji et Rin, dont l’interprète est la même que la sœur décédée. Le choix de ne pas évoquer la résolution de la malédiction du guerrier issue du manga (tuer 1000 hommes lui permettrait de reposer en paix) est d’ailleurs un choix fort de Miike qui préfère clôturer son film sur un échange complice et drôle entre le garde du corps et sa sœur de substitution. A ceux qui comptaient résilier leur abonnement Netflix après les désastres Bright, Cloverfield Paradox et Annihilation, jetez donc un œil à cet ébouriffant spectacle chaos qu’est Blade of the Immortal. Tiens, je viens de voir que Yakuza Apocalyse est lui aussi disponible sur la plateforme du géant du streaming…

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