[BILAN 2024 – CINEMA] « The Substance » et « Les Reines du drame », le cinéma hyperpop en force

Alors qu’on fêtait l’année dernière à la fois les 10 ans et la mort du label PC Music, père fondateur de l’hyperpop, cette dernière semble plus vivante que jamais en 2024, infusée partout, dépassant le cadre de la musique pour taper aux portes du 7ᵉ art. Longtemps cantonnée à une sous-culture musicale, avec comme instigateur des personnalités comme A.G. Cook, SOPHIE, Hannah Diamond ou Danny L. Harle, l’hyperpop est devenue au cours de la dernière décennie une prescription dans la musique pop, grâce notamment à l’élan donné par une artiste comme Charli XCX, ou encore Kim Petras, premier rejeton du genre, et première femme transgenre, à recevoir un Grammy en 2023 pour sa chanson Unholy.

C’est quoi l’hyperpop? Définir comme une « pop hardcore » ou « pop extrême pour temps extrême » par Julie Ackermann qui lui a consacré cette année un essai intitulé Hyperpop: la pop au temps du capitalisme numérique, l’hyperpop est un sous-genre musical, ancré dans son époque, Julie Ackermann parle dans son essai d’une fertile ambivalence avec le capitalisme: l’hyperpop en exalte les attraits, mais le pervertit également, avec une dose d’accélération (rapprochement avec les thèses accélérationnistes), de queer, de trans et de fake. C’est une version maximaliste et autoréférentielle de la pop, proposant une nouvelle esthétique plutôt qu’un ersatz nostalgique.

D’où l’aspect monstrueux de l’hyperpop, une musique faite d’altérations, de greffes, de saturations. Bumble bass, glitchs (on l’a longtemps appelée « glitchcore » avant que Spotify ne crée la playlist “hyperpop” qui lui donnera son nom), autotune, baby voices… tout un attirail d’effets qui font partie de la grammaire du sous-genre. L’hyperpop, c’est la musique de Britney Spears ou Aqua autopsiée, déchiquetée, augmentée et botoxée, comme passée à la moulinette du queer et du body-horror.

Ce n’est pas hasard si elle déborde jusqu’au cinéma, par le body-horror (The Substance) et une comédie musicale queer (Les Reines du drame), la même année où elle s’empare de la pop mainstream via le triomphe de Brat de Charli XCX (précédé par l’album remix de Chomatica de Lady Gaga en 2021, la présence d’A.G. Cook sur le Renaissance de Beyonce en 2022, ou encore le succès de Caroline Polachek en 2023). Les films de Coralie Fargeat et Alexis Langlois ne sont sûrement pas les deux premières manifestations de l’hyperpop au cinéma, mais ils l’expriment, chacun à sa manière, d’une façon décomplexée et euphorique.

The Substance comme Les Reines du drame s’emparent d’une esthétique dévoyée, has been et manifestation du mauvais goût: le gore outrancier pour le premier; les popstars des années 90/2000 pour le second. Les deux films mettent en scène des personnages adulés puis oubliés, dévorés et régurgités par un système vorace – le star-system, mais plus globalement, le capitalisme. Leur renaissance s’effectue par une version augmentée d’elles-mêmes, mais soumises aux codes du capitalisme: Sue et ses formes siliconées (au sens littéral, c’est un choix de la réalisatrice qui filme ses fesses et ses seins sous tous les angles), Mimi Madamour et son retour « sexy » avec le morceau « Tu peux toucher » (à rebours de son tube inaugural Pas touche).

C’est finalement en lâchant les monstres dans leur grand final que les deux films épousent l’esprit hyperpop. Monstro Elisasue, amalgame de chair et de fluide (plus un glitch de la « substance » du film qu’un monstre de Frankenstein), est une créature trans et queer qui vient exploser devant un parterre de représentants du pouvoir et de la norme, tandis que Mimi Madamour et Billy Kohler, botoxées et refaites, peuvent s’aimer et continuer à chanter une version hyperpop de Fistée jusqu’au cœur dans un paradis queer.

The Substance et Les Reines du drame sont des sommes de références, des œuvres post-modernes totalement conscientes des formes passées, qu’elles réutilisent, non sans ironie, pour trouver une voie qui leur est propre. La mise en scène en est la plus pure expression: soulignée (les gros plans de The Substance), saturée (les surimpressions des Reines du drame), bigarrée (myriades de couleur dans les deux films), artificielle (des films en studio, qui reproduisent notamment Los Angeles et Paris). Un cinéma impur, mais pop, qui revitalise et accélère des tendances méprisées, pour mieux les transcender.

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