Le chaos règne dans Anna et les loups, huitième long métrage de Carlos Saura et probablement le plus Buñuelien de tous, où une jeune femme tombe littéralement dans la gueule du loup (le titre et l’affiche le suggèrent quand même beaucoup) et dans lequel la peinture d’une bourgeoisie névrosée s’avère bien entendu une allégorie de l’Espagne en plein franquisme.
PAR ROMAIN LE VERN
Anna (Geraldine Chaplin), jeune institutrice anglo-saxonne, débarque en tant que gouvernante dans une riche famille espagnole, vivant en vase clos dans une maison de campagne isolée de l’aride Castille, près de Madrid, pour s’occuper de trois petites filles sages comme des images. Alors qu’elle déballe ses affaires, l’un des oncles des fillettes se présente comme le représentant de l’ordre et de l’autorité dans la famille. Il lui explique qu’au moindre problème, elle doit s’adresser à lui. Le diner du soir permet à la jeune femme de faire connaissance avec ses employeurs un peu zarbis. La nuit venue, une des filles se réveille en plein cauchemar et le père, qui ne cache pas son désir, en profite pour entrer dans sa chambre. Cette dernière rejette ses avances poliment mais fermement. Incapable de résister à ses pulsions sexuelles, le père se console auprès de la bonne. Par la suite, Anna commence à recevoir des lettres érotiques d’un admirateur secret, postées d’endroits d’abord lointains puis de moins en moins. Le deuxième frère de la famille a monté un petit musée de costumes militaires dans son atelier et offre à Anna sa protection et une rémunération si elle accepte de prendre soin des uniformes. Le plus effacé des trois frères, lui, a quitté la demeure familiale pour s’installer dans une grotte non loin, où il pratique des incantations mystiques dans le but de l’éviter. Anna ne cache pas sa fascination pour ce dernier, sans doute parce qu’elle comprend pourquoi il veut échapper à ce monde. Dans cet univers de bourgeois malades hantés par des névroses, des peurs et des désirs où les trois petits cochons vivent sous la férule de la maaaaamaaaaa, Anna, réceptacle de tous les fantasmes de ses messieurs (érotiques, religieux, militaires) connaîtra un sort tragique.
On retrouve dans ce huitième long métrage de Carlos Saura un peu les mêmes enjeux que dans Le journal d’une femme de chambre (1964) qui, lui, se déroulait en France, ainsi que la même dimension onirique et absurde grouillant de visions, de rêves et de miasmes pathologiques. La vraie question pour Anna, au fond, c’est de savoir comment trouver sa place dans un univers de monstres et implicitement qui complote avec qui, qui dénonce qui…
S’il recourt aux caricatures (les trois frères aux sensibilités différentes, symbolisant respectivement l’armée, la famille et l’église) et s’il emprunte un discours vieux comme le monde sur l’étranger qui débarque pour révéler les personnalités monstrueuses, Saura se situe dans la veine d’un Victor Erice (L’esprit de la ruche, sorti la même année) autant dans la volonté d’instiller un climat pesant que dans l’utilisation de métaphores pour contourner les ciseaux de la censure d’époque. D’ailleurs, le climax de Anna et les Loups s’avère d’une sauvagerie totale, s’inscrivant ouvertement contre la censure non seulement parce que nos amis ont repoussé à trois reprises le scénario prévu mais aussi parce qu’on y présente les trois tabous les plus faciles à diagnostiquer par cet organisme, c’est-à-dire le sexe, la religion et les armes (la politique et les militaires). L’arrivée d’auteurs de la Movida tels que Pedro Almodovar et surtout Bigas Luna qui stigmatisait la bourgeoisie Franquiste de manière encore plus dégénérée (Canine, 1979) balayera les symboles pour tout dire et tout montrer, si possible crûment.
En l’état, ce jeu de massacre n’en demeure pas moins déstabilisant. Peut-être parce que le plus troublant dans tout ça demeure le regard doux et le corps provoquant de Geraldine Chaplin, proie des loups attentiste, poupée de charme à qui l’on arrache les cheveux. La beauté réside aussi dans la manière dont cette actrice se livre amoureusement devant la caméra de Carlos Saura et qui n’a sans doute jamais été aussi bien filmée qu’ici. Pour peu que vous appréciez la verve iconoclaste, l’ironie ravageuse et le tragique réel de cette satire cinglante, vous pouvez poursuivre le plaisir du visionnage en découvrant Maman a cent ans, la suite de Anna et les loups (qui, d’ailleurs, ne tient pas en tant que suite et qui mériterait plutôt le label «variation») réalisée six ans après. Saura retrouve dans cette «tragicomédie» les mêmes personnages et les mêmes acteurs (Geraldine Chaplin, Fernando Fernán Gómez, Rafaela Aparicio) en fantasmant ce qu’ils sont devenus. Entretemps, Franco est mort mais rien n’a changé. Ils sont toujours aussi pervers et contre tous.

