[ANGOISSE] Bigas Luna, 1987

Trop souvent relégué à une économie de l’effet (celle du sursaut, de la sidération immédiate), le cinéma d’horreur constitue pourtant, historiquement, l’un des laboratoires formels les plus féconds du médium. De ses origines jusqu’à ses mutations contemporaines, il n’a cessé d’absorber, de détourner et de reconfigurer ses propres codes. C’est dans cette lignée qu’il faut inscrire Angoisse (Angustia, 1987) de Bigas Luna, cinéaste très sous-estimé dont on a toujours goûté ici le bon mauvais goût de provocation. Dans ce qui est son seul véritable film d’horreur (même si Caniche en est un, incontestablement), il radicalise du moins ici une intuition simple : la peur n’est pas tant dans l’image que dans la position de celui qui la regarde.

Ecrit aux États-Unis, le film se veut au contact direct de l’imaginaire du slasher américain. Tel un Brian de Palma, son dispositif initial rejoue, presque scolairement, la matrice de Psychose d’Alfred Hitchcock : une mère toute-puissante (Zelda Rubinstein) exerce une domination mentale sur son fils (Michael Lerner), qu’elle transforme en instrument meurtrier. Mais là où Hitchcock construisait une architecture du secret, Luna travaille l’exhibition et la saturation. Le fils, optométriste en voie de cécité, assassine dans une salle de cinéma et prélève les yeux de ses victimes : geste littéral, presque grotesque, qui fait basculer la métaphore dans une matérialité dérangeante. Voir, ne plus voir, être vu… le film tout entier se noue autour de cette économie du regard.

Pour autant, Angoisse ne se réduit pas à ce récit, qu’il dynamite en son cœur. L’histoire que nous suivions se révèle être celle d’un film fictif, The Mommy, projeté devant un public lui-même intégré au dispositif. Ce premier déplacement, du récit vers sa projection, ouvre une brèche décisive : la fiction cesse d’être contenue par l’écran pour contaminer l’espace de la salle. Les meurtres se reproduisent, les spectateurs deviennent des corps exposés, et la distance, constitutive de l’expérience cinématographique, s’effondre. À cet égard, Luna ne se contente pas de convoquer des modèles : Fenêtre sur cour (1954) pour la logique scopique, Les Griffes de la nuit (1984) pour l’irruption du cauchemar dans le réel, ou encore les dispositifs démiurgiques de Brian De Palma ; à dire vrai, il les pousse à un point de rupture. Le film s’ouvre d’ailleurs sur un avertissement ambigu, évoquant hypnose et messages subliminaux, qui agit moins comme un gimmick que comme un protocole. Il ne s’agit plus seulement de regarder un film, mais d’y être inclus, presque physiquement. À mesure que les strates narratives s’emboîtent, Angoisse finit par produire une figure de mise en abyme proche des constructions impossibles de M. C. Escher : une image en contient une autre, qui elle-même en contient une autre, jusqu’à dissoudre toute origine stable.

Cette logique trouve un prolongement dans le travail sensoriel. Sons infra-perceptifs, variations de mise au point, glissements du net vers le flou… Luna ne filme pas seulement la perte de repères, il l’organise comme expérience. La cécité progressive du personnage contamine littéralement le regard du spectateur, pris dans un régime d’incertitude visuelle. De même, les deux régimes d’images (l’un supposément « réaliste », l’autre ouvertement excessif) finissent par s’homogénéiser, abolissant toute hiérarchie entre les niveaux de réalité. On pourrait alors parler, sans forcer le trait, d’un geste postmoderne : non pas au sens d’un jeu citationnel, mais comme mise en crise des cadres de perception. Angoisse ne raconte pas simplement une histoire, il met en tension les conditions de possibilité de cette histoire. Le spectateur, renvoyé à sa propre place, devient le point aveugle du dispositif : regardant un film qui met en scène des spectateurs regardant un film, lui-même potentiellement inclus dans une autre strate. Cette régression infinie n’est pas un simple jeu formel ; elle produit un trouble, une inquiétude diffuse, qui excède largement les effets codifiés du cinéma d’horreur. En ce sens, le film rejoint une intuition centrale chez Bigas Luna : celle d’un plaisir fondé sur la conscience même de l’artifice. Mais ici, ce plaisir se double d’un malaise. Car si la fiction est identifiée comme telle, elle n’en perd pas pour autant sa capacité d’agir. Elle déborde, infiltre, contamine. La salle de cinéma, traditionnellement pensée comme un refuge (espace obscur, protégé) devient alors un lieu d’exposition, voire de menace. Pour toutes ces raisons, Angoisse apparaît aujourd’hui comme une œuvre-limite : un film qui, sous couvert de série B horrifique, interroge avec une acuité rare le pouvoir des images et la vulnérabilité de ceux qui les regardent. Une machine à voir, en somme, qui se retourne contre son propre spectateur.

1h 29min | Epouvante-horreur, Thriller
De Bigas Luna | Par Bigas Luna, Michael Berlin
Avec Zelda Rubinstein, Michael Lerner, Talia Paul
Titre original Angoixa

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