« American Sniper » : le dernier Clint Eastwood, très controversé

« American Sniper » de Clint Eastwood avec son héros soldat tireur d’élite pendant la guerre en Irak suscite la controverse aux États-Unis en ravivant un débat toujours inachevé sur l’invasion américaine. Enquête.

American Sniper se base sur l’histoire vraie et le livre de mémoires du soldat Chris Kyle, un tireur d’élite de l’armée américaine envoyé en Irak entre 2003 et 2009 et connu comme « le sniper le plus létal de l’histoire« . Le Pentagone lui attribue 160 morts en six ans. Lui en revendique 255. Dans ses Mémoires, ce Texan ancien cow-boy professait dans son autobiographie sa dévotion à « Dieu, mon pays, ma famille » et avouait que son seul regret, « c’était de ne pas avoir tué davantage de ces sauvages« .

Quelques mois à peine après la sortie de son autobiographie, Kyle trépasse, assassiné à bout portant dans un club de tir, sous les balles d’un autre ex soldat victime de trouble de stress post-traumatique. L’homme est depuis devenu un symbole : celui du héros pour certains; celui de l’échec d’une guerre pour d’autres.
Dès que les droits d’adaptation du roman de Chris Kyle furent acquis, David O. Russell se porta volontaire pour réaliser le film, avant de se désister. Le projet tomba ensuite entre les mains de Steven Spielberg, qui renonça à son tour, évoquant un budget trop limité. Les regards se tournèrent alors vers Clint Eastwood, qui accepta finalement de diriger le projet, une fois le tournage de Jersey Boys achevé.

Ainsi, la question que pose l’éditorial du Baltimore Sun sur ce film de Clint Eastwood, sorti aux Etats-Unis en janvier dernier, succès colossal depuis (107 millions de dollars au box-office pour les quatre premiers jours) et six nominations pour les prochains Oscars, dont celle de meilleur film et de meilleur acteur pour Bradley Cooper, c’est de savoir s’il se révèle une tentative de reparler de la guerre en Irak et la vendre aux Américains, ou l’histoire d’un lâche qui dégomme des femmes et des enfants en restant à l’abri.

Une ambiguïté mal comprise

Il ne faut pas oublier que nous sommes dans un film de Clint Eastwood avant d’être dans la véracité historique et que chez Clint Eastwood, les personnages disparaissent pour mieux revenir. Un cowboy qui revient d’entre-les-morts pour se venger (L’homme des hautes plaines). Un chanteur de country inconnu de son vivant qui revit par une diffusion radiophonique d’un de ses morceaux (HonkyTonk Man). Un cowboy qui disparaît devant la tombe de sa femme (Impitoyable). Un kidnappeur qui meurt par balle assoupi dans un champ (Un monde parfait). Deux amants qui se rejoignent dans la mémoire d’un amour (Sur la route de Madison). Un condamné innocent qui apparaît avec sa femme et son enfant devant un Clint qui se demande encore s’il s’agit de la réalité ou d’une projection mentale (Jugé coupable). Un astronaute qui git seul sur la lune (Space Cowboys). Une boxeuse déchue qui se souvient du bonheur (Million Dollar Baby). Et que Clint Eastwood s’attache à ce personnage, à 84 ans, n’est sans doute pas anodin.

Ce n’est pas la première fois que les films de Clint Eastwood souffrent d’une mauvaise interprétation. La controverse, Clint, il connaît ! Prenez son excellent Gran Torino, présenté fut un temps comme un nouvel épisode de L’inspecteur Harry, qui répondait à sa mauvaise réputation réac des années 70/80. Dans ce thriller paranoïaque doublé d’un drame humain expiatoire, ce cinéaste à l’ancienne prodiguait un aveu : il est autant l’inspecteur Harry que l’artiste burné qui a osé défendre Les proies de son pote Don Siegel, en même temps que ce cinéaste féminin qui a proposé l’un des plus beaux mélos US de ces vingt dernières années (Sur la route de Madison). En tout cas, on pouvait voir Gran Torino comme une réflexion sur son statut d’artiste, naguère maudit, aujourd’hui célébré par une presse généraliste qui a appris et compris beaucoup de lui.

Malgré la sérénité acquise avec le temps, Eastwood demeure un cinéaste singulier qui n’aime pas brosser dans le sens du poil, qui continue de prendre des risques, notamment celui de froisser les biens pensants, tout en révélant des qualités d’humaniste doté d’un flair particulier pour trouver des sujets capables de provoquer autant de réactions scandalisées que de réflexions inédites et stimulantes. N’oublions pas non plus que la question du point de vue est essentielle chez lui (La bataille d’Iwo Jima, en deux films, deux points de vue : Mémoires de nos pères et Lettres d’Iwo Jima.)

Clint Eastwood lui-même, républicain notoire mais opposé à la guerre, avait assuré avoir fait avec American Sniper, un film apolitique, à la manière d’un western, alors que Bradley Cooper parlait d’une « étude de caractère » dans une interview pour le Daily Best.

L’un des premiers à s’être manifesté, c’est le réalisateur de gauche Michael Moore qui, sans faire référence au film, a dénoncé sur Twitter les « lâches » que sont les tireurs d’élite : « Mon oncle a été tué par un sniper pendant la seconde guerre mondiale. On nous a appris que les snipers étaient des lâches. Les snipers ne sont pas des héros« .

Sarah Palin, l’égérie du très conservateur Tea Party, pour s’en prendre aux « gauchistes d’Hollywood » sur Facebook : « Alors que vous caressez des trophées en plastique qui brillent que vous vous échangez en crachant sur la tombe des combattants de la liberté qui vous ont permis de le faire, sachez que le reste de l’Amérique considère que vous n’êtes pas dignes de cirer les bottes de combat de Chris Kyle« . Quant à l’ancien patron des républicains à la Chambre des représentants Newt Gingrich, il assure : « Michael Moore devrait passer quelques semaines avec (les groupes terroristes) EI et Boko Haram, il apprécierait American Sniper« .

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