« Adieu monde cruel » de Félix de Givry : l’âge tendre des fantômes

Premier long-métrage de Félix de Givry, produit notamment par Ugo Bienvenu (Arco), Adieu Monde Cruel raconte le récit d’Otto, 14 ans, disparu après avoir adressé sa lettre de suicide à tout son entourage et qui, après s’être loupé, va errer fantomatiquement, caché, jusqu’à faire la rencontre de Léna, camarade de classe. Empruntant le grain d’une époque maintenant révolue, Adieu Monde Cruel invite pourtant à y replonger, en un espace de songe poétique souvent baigné de pénombre. Le noir y est profond, plongeant la ville dans une nuit au sein de laquelle ne se dessinent, au fil des lampadaires, que quelques artères évoquant un ciel étoilé, celui-là même qui perce de sa lumière les intérieurs délabrés et vieillots dans lesquels vit Otto. Il est ici un fantôme à la peau albe, errant dans des limbes étrangement réconfortants, tant la caméra qui les filme les approche avec douceur, au diapason d’une bande musicale sinueuse, toute en vents. Figure sombre, flanquée d’un cuir laissant ressortir une peau couleur givre pointillée de taches roses, il semble, encore davantage que tous les autres personnages, flotter. Sans jamais totalement en franchir le seuil, le long-métrage convoque perpétuellement le fantastique, l’étrange, pour mouvoir les corps comme des ombres et âmes perdues, non sans rappeler les premiers temps d’un certain Léos Carax tant la froideur parfois âpre et morbide se métamorphose peu à peu en lieu de beauté.

C’est alors bien la retenue de sa mise en scène qui porte le geste, tandis que la narration poétique de Françoise Lebrun semble trouver, tout comme Félix de Givry, une poésie profonde dans le réel qui se déploie durant une heure trente. La séquence de tentative de suicide d’Otto en est le témoin préliminaire : quelques plans presque abstraits de vagues, puis un regard fixe sur le jeune homme, alors silencieux, la mélancolie et le passage du côté du fantôme n’ayant jamais besoin d’être dramatisés plus que de raison. Les instants suspendus s’enchaînent, souvent construits en fondus, à l’ouverture comme à la fermeture, portant un double mouvement entre cavale sombre, angoissée, et errance poétique purgatoriale.

En ouvrant son film par un plan surplombant la petite ville normande qui accueillera son intrigue, Félix de Givry immisce déjà la position spectrale de son personnage, rendu extérieur d’un monde qu’il ne peut observer que de loin, en y errant, et qui lui apparaît paradoxalement sans vie. Comme dans toute bonne histoire de fantômes, temporalité et âges des personnages se troublent, jusqu’au visage étrangement adulte du merveilleux Milo Maschado-Graner, accompagné de la révélation Jane Beever, dont la voix légère invite au flottement. Leur relation se tisse ainsi tout naturellement, dans des dialogues toujours emplis de respirations, car ils sont tous les deux des âmes perdues, unies à l’orée du monde.

Il ne s’agit, en réalité, non pas de quitter définitivement le monde, mais de l’émuler, de trouver une manière de le vivre affranchi de tout son poids, en prenant une pause à laquelle le cinéaste nous convie. Le besoin d’exister est toujours là, mais c’est la difficulté d’être au monde, alors que tout semble glisser entre nos doigts, qui est au centre de tout. Otto, Léna, et nous à notre tour, n’avons plus qu’à prendre le temps de trouver comment être soi, et ce qui, nous aussi, nous accroche encore à ce merveilleux et cruel monde.

Drame, sortie : 9 septembre 2026
De Félix de Givry | Par Félix de Givry, Marie-Stéphane Imbert
Avec Milo Machado-Graner, Jane Beever, Emmanuelle Destremau

 

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