[ABÎMES] David Twohy, 2002

C’est un film qui passe assez souvent tard le soir sur la TNT – c’est même ex æquo en termes de re-re-rediffusions avec le Identity de James Mangold (thriller plaisir coupable avec John Cusack et son intrigue à multiples personnalités). Et qu’un œil distrait, pour ne pas dire abîmé par les chaines d’info en continu, pourrait hâtivement ranger dans la catégorie des films-fantômes qu’on ne regarde plus à force de les connaître et de les revoir. Des films sans vie qui « ah tiens ça repasse ce soir cette merde?!?! », récitant des scènes à faire pour remplir l’assiette du fan de télé-réalité et que l’on regarde en faisant autre chose de vraiment plus important à côté. En somme, une connerie abrutissante pour oublier l’horreur du monde et nous aider à dormir autrement qu’avec du Lexo. Eh bien, on a encore une fois tout faux avec ces Abîmes et qu’à force de fatigue urbaine, physique, morale, politique, administrative, on oublie d’ouvrir les yeux devant sa télévision et de voir qu’il y a bel et bien dans ce film de sous-marin hanté de David Twohy des choses que l’on ne voit pas franchement ailleurs. Si jamais le titre s’affiche en bas de l’écran, restez: Abîmes n’a rien d’un énième DTV mais tout d’un film vraiment étrange, et ce jusque dans sa nature même qui peut prendre au dépourvu les plus cartésiens (télé)spectateurs des Anges de la télé-réalité.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, un sous-marin américain est envoyé au secours d’un navire-hôpital anglais coulé par les Allemands. Sur les lieux, l’équipage parvient in extremis à sauver trois rescapés, dont une infirmière (Olivia Williams, à l’époque révélée par Sixième Sens de M. Night Shyamalan). Alors que les passagers britanniques tentent de se faire accepter par l’équipage américain, des phénomènes anormaux se manifestent, et les marins sont désormais convaincus qu’ils sont à bord d’un bâtiment hanté dont ils ne sont plus maîtres. Le lieutenant du sous-marin (Bruce Greenwood, acteur fétiche de Atom Egoyan) prend les commandes alors que le sous-marin est poursuivi par un destroyer allemand. À bord du submersible, l’angoisse gagne tout l’équipage. Y a-t-il vraiment une menace sérieuse ou une fuite d’hydrogène a-t-elle rendu tout le monde parano?

Ce qui est très séduisant dans ce film de David Twohy, réalisé entre deux films-qui se suivent – Pitch Black et Les chroniques de Riddick avec Vin Diesel -, scénarisé par Darren Aronofsky, repose sur ce simple plaisir de cinéphile (et non plus de simple téléspectateur!): on ne sait pas sur quel pied danser! S’agit-il d’un film d’époque? D’un film de sous-marins? D’un film de fantômes? Les trois, mon colonel, et même plus, si l’on est joueur. Parce que si, dans l’espace, on n’entend pas crier, eh bien, dans les profondeurs de l’océan, on ne vous entend pas mieux! Aux commandes de cet objet hybride, et donc difficilement marketable, Twohy envisage le sous-marin comme un vaisseau spatial, le filme d’ailleurs selon ce principe et, après Pitch Black, récite à nouveau Alien de Ridley Scott avec l’apparition d’une présence venant saloper un équipage déjà en danger, préoccupé par des enjeux plus grands que lui.

En termes visuels, le film montre qu’il a du style et des idées pour filmer un monde en vase clos paniquant dans les coursives, avec une gestion de l’espace et un art consommé du hors-champ, du cadrage et du point de vue, rendant l’accès à l’intrigant mélange des genres encore plus évident, encore plus ludique, bien loin d’un simple caprice cosmétique – le surnaturel immatériel par essence intervient de façon fluide dans la réalité matérielle à bord du sous-marin. Et dans son scénario, par petites touches (une chanson de Benny Goodman ou l’apparition des raies mantas) et grandes ficelles fichtrement angoissantes (un simple reflet dans le miroir et c’est la trouille bleue), Abîmes remplit son contrat de divertissement à la fois populaire et bizarre. Une bizarrerie sans doute à mettre au crédit de Darren Aronofsky qui a écrit le script à ses débuts, entre Pi et Requiem for a dream, et qui donne à ce sous-marin en détresse une dimension existentielle-métaphysique où les marins perdus se demandent si au fond, ils ne sont pas déjà morts, errant dans des limbes sans le savoir. Une autre porte s’ouvre à nous et on la saisit pour plonger dans d’autres abîmes.

Finalement, on ne comprend pas pourquoi Twohy, qui avait commencé à Hollywood comme scénariste pour Waterworld de Kevin Costner et GI Jane de Ridley Scott et qui a commencé avec des petits films surnaturels étranges, n’a pas continué à appliquer cette logique dans sa filmographie, à savoir entre deux gros films pour les multiplexes avec Vin Diesel, un petit film tordu au bon goût de chaos, rien que pour nous…

30 juillet 2003 en salle | 1h 44min | Action, Fantastique, Guerre
De David Twohy | Par David Twohy, Darren Aronofsky
Avec Matthew Davis, Bruce Greenwood, Olivia Williams
Titre original Below

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