[CRITIQUE] STEVE JOBS de Danny Boyle

Think different qu’il disait. Dans les coulisses, quelques instants avant le lancement de trois produits emblématiques ayant ponctué la carrière de Steve Jobs, du Macintosh en 1984 à l’iMac en 1998, le film nous entraîne dans les rouages de la révolution numérique pour dresser un portrait intime de l’homme de génie qui y a tenu une place centrale.

Peur du malentendu. Croyez-le ou non: ce biopic de Steve Jobs, réalisé par Danny Boyle, est si dément qu’il ferait passer la précédente copie (Jobs, avec Ashton Kucher) pour la pâle illustration d’une fiche Wikipedia. Celui-ci propose exactement l’inverse, à savoir une vraie vision de cinéma. Il tient même littéralement de l’opéra, énergiquement mis en scène par le réalisateur de Trainspotting et de Petits meurtres entre amisdans une forme olympique. La même avec laquelle, par exemple, il avait ouvert les Jeux-Olympiques d’été de 2012 à Londres et remixé la cérémonie avec Led Zeppelin, Underworld, New Order, Sex Pistols, David Bowie ou encore Fatboy Slim. La bonne nouvelle, c’est qu’il n’est pas utile d’être un fan-boy incollable sur le Macintosh et l’iMac pour comprendre tout ce qui se trame dans ce biopic très chaos à force de ne respecter aucune convention. On soupçonne même le réalisateur Danny Boyle et le scénariste Aaron Sorkin de ne pas être fans de Steve Jobs; ce qui explique les réactions outrées de Laurene Powell Jobs, la veuve, ayant tenté de s’opposer à plusieurs reprises à cette production de dynamite. La force du traitement ici, c’est précisément de ne pas caresser dans le sens du poil, de ne pas déifier Steve Jobs, de ne jamais se cantonner aux codes de l’étouffant biopic glorifiant à sa mémoire, de tout envoyer valser et de traiter en réalité un vrai sujet fort: le degré de tolérance envers le génie. Comment un homme (Steve Jobs) considéré comme Dieu par des millions de gens, ayant révolutionné notre manière de vivre, a eu une vie totalement imparfaite, redoutablement ingrate, douloureusement humaine. Et le film de se focaliser uniquement sur ce qui se passe dans la coulisse, sur ce qui ne fonctionne pas (il parle à un moment donné de « machine en panne »). Et Steve Jobs de ressembler aux héros de Danny Boyle qui savent ce que signifie « la solitude » (Christopher Eccleston, seul au grenier dans Petits meurtres entre amis; Leonardo DiCaprio, seul avec ses visions cauchemardesques dans La Plage; Cillian Murphy, seul face au soleil dans Sunshine…)
Danny Boyle ne s’intéresse pas à la grandeur de Steve Jobs mais à la solitude du géant, à ce qui le rend humain. Son biopic s’attache finalement plus aux petites mains qu’au grand maître, révélant comment ceux qui entourent Jobs ont sacrifié leur vie, leur temps, leur carrière pour cette révolution. Et il ne les juge pas, leur rend justice, montre leur noblesse, ne les résume jamais à des losers passant à côté de leur vie. Aux antipodes du mimétisme crispant de Ashton Kutcher, Michael Fassbender dévoile un jeu plus sobre, plus pudique et plus puissant que bon nombre de ses confrères convoitant avec leurs performances ostentatoires horripilantes les statuettes dorées (Johnny Depp dans Strictly Criminal et Eddie Redmayne dans The Danish Girl). Toutes les interactions avec les autres comédiens (Kate Winslet, Jeff Daniels, Seth Rogen…) fonctionnent très bien, en particulier Fassbender/Winslet. Ils mettent tous en valeur les dialogues au cordeau redevables à Aaron Sorkin, déjà scénariste de The Social Network et déjà fin portraitiste de la solitude 2.0. Sinon, comme toujours chez Boyle, il y a l’intelligence de la « mise en musique » – ici, une composition musicale, proche de celle signée par Cliff Martinez pour la série The Knick de Steven Soderbergh. C’est dire… C’est dire la réussite fusionnelle. Et c’est dire aussi le talent de Danny Boyle qui, habitué aux controverses, devrait sur ce coup faire l’unanimité, réussissant par ailleurs à rendre un sujet a priori anti-cinématographique pleinement cinématographique.

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