Aoyama est triste, il vient de perdre sa femme et se retrouve seul avec son fiston. Sept ans plus tard, le petit a grandi, le père a changé, et les deux hommes ont adopté un petit chien. La cohabitation se passe bien, seulement voilà : le veuf quinquagénaire ne cache pas sa solitude. D’ailleurs son entourage – son fils le premier – la lui fait remarquer. Avec l’aide d’un ami, producteur télé, il décide d’organiser un casting pour un faux film afin de dénicher la perle rare. En regardant les dossiers de candidature, il découvre l’émouvante Asami qui lui confie avoir arrêté la danse suite à un dramatique accident. Aoyama se prend d’affection pour elle, transposant ses souffrances sur celles de la jolie jeune fille. Sous ses faux airs inoffensifs et candides se cache en vérité un traumatisme inavouable…
Le cinéaste Takashi Miike est un réalisateur nippon réputé pour ses films d’horreur déviants mais aussi pour sa prolixité. Au Japon, c’est un cinéaste adulé qui cumule les succès. Cette année, deux de ses films ont pu être découvert sur nos écrans hexagonaux: récemment, Visitor Q, fable barrée dans laquelle le cinéaste faisait un remake très particulier du Théorème de Pasolini; puis ce sulfureux Audition. Le principal reproche que l’on peut faire à Takashi Miike est de trop peaufiner la psychologie des personnages au détriment même de la cohérence de l’intrigue. Dans Audition, contrairement à d’autres de ses films comme l’excellent Ichi the Killer (encore inédit) ou même le trash Visitor Q, il n’en est singulièrement rien. Certes, ici, le cinéaste accorde beaucoup d’importance à ses personnages, mais il n’en sacrifie pas pour autant la structure narrative du film. Ainsi, il y a une gradation troublante, terrible, qui nous emmène savamment dans une spirale infernale dont les quinze dernières minutes sont littéralement insoutenables.
Audition est une descente aux enfers dont le début ne laisse en aucun cas présager une telle noirceur. Au départ, le film se ballade, erre, semble musarder dans tous les genres sans pour autant se soucier du reste. C’est romantique, fleur-bleu, ingénu… Puis, le personnage d’Asami entre en scène, avec son lot de mystères indicibles et de secrets. Et là, on commence à sentir que quelque chose ne fonctionne plus. L’étrangeté revient à grands pas. Ici, pas d’effets gore, Miike marche autrement. Il préfère suggérer le trouble tout en finesse. Sa démarche pourra paraître assez dérangeante aux amateurs du genre, mais force est de reconnaître que dans son registre, c’est d’une totale efficacité.
Audition est un film qui détonne dans le contexte » film d’horreur » parce qu’il ne répond pas aux sempiternels critères du genre. Tout d’abord, les personnages ne sont pas archétypaux. Le cinéaste a toujours eu la farouche volonté de dépoussiérer les mythes. Comme dans Ichi The Killer, le personnage principal est un tueur pas comme les autres. Tout au contraire de quelqu’un de redoutable, c’est un homme non sorti de l’enfance, manipulé par son entourage, qui est faible et pleurnichard. Il est aux antipodes du personnage stoïque qui dégomme tout sur son passage. Dans Audition, c’est le personnage d’Asami qui entre dans cette catégorie. A priori, elle est une proie facile pour le producteur. Pourtant, un retournement de situation nous fait vite comprendre que c’est elle qui mène la danse. Et bien.
Rien n’est gratuit dans le film de Takashi Miike. En effet, si Audition est bel et bien un film d’horreur ayant la singulière particularité d’être très morbide et foncièrement déstabilisant, c’est aussi et surtout une sublime d’histoire d’amour entre deux êtres qui ne savent comment aimer et qui ont chacun subi des traumatismes. Les thèmes que Miike aborde sont par ailleurs très consistants (le deuil, le machisme, les blessures enfouies du passé…) et confèrent une réelle identité au film qui, définitivement, sort du lot. Les actrices asiatiques ont décidément la côte chez nous. Passées les Gong Li et autres Suh Jung (la déesse du sublime film L’île), nous pouvons ajouter au palmarès la superbe Eihi Shiina (armée d’une seringue sur l’affiche). D’une beauté troublante et extrêmement énigmatique, la jeune actrice distille du mystère à elle seule. Sa présence et son charme nous envoûtent. Pour mieux nous tromper par la suite. Son « kili, kili, kili » est inoubliable lors des dernières scènes, mémorables, où la violence la plus forte le dispute au romantisme le plus torride.

