[CRITIQUE] TROUPE D’ELITE de José Padilha

Les situations de crises sont souvent des terreaux fertiles pour l’imagination des cinéastes : qu’on se souvienne des polars enragés envoyés par l’Italie durant les « années de plomb », de la furia hong-kongaise à l’approche de la rétrocession, ou de l’émergence du nouveau cinéma argentin, durant cette même période où le pays connaissait une crise financière sans précédent. Le Brésil, son tourisme exacerbé, son charme exotique et ses footballeurs, ne peut lui aussi masquer son impuissance à contenir la corruption, la misère et la violence qui sont autant de fléaux modernes. Un réalisateur, Fernando Meirelles, a déjà fait l’état des lieux de cette situation avec La cité de Dieu. Aujourd’hui, José Padilha lui emboîte le pas de manière encore plus radicale avec Troupe d’élite.

1997. Les milices armées liées au trafic de drogue contrôlent les favelas de Rio. Rongée par la corruption, la police n’intervient plus sur le terrain. Les forces d’élite du BOPE (Bataillon des opérations spéciales de police) sont livrées à elles-mêmes dans leur lutte sans merci contre les trafiquants. Mais le maintien de l’ordre a un prix : il est de plus en plus difficile de distinguer le bien du mal, de faire la différence entre l’exigence de justice et le désir de vengeance. Le Capitaine du BOPE Nascimento est en pleine crise : en plus de risquer sa vie sur le terrain, il doit choisir et former son successeur, dans l’espoir de quitter cette vie de violence et de rester auprès de son épouse, qui s’apprête à donner naissance à leur premier enfant. Neto et Matias, deux de ses recrues les plus récentes, sont amis d’enfance : l’un est un as de la gâchette, l’autre refuse de transiger sur ses idéaux. A eux deux, ils seraient parfaits pour le poste. Séparément, il n’est pas sûr qu’ils puissent s’en tirer vivants…

Avec une caméra sous haute tension, José Padilha plonge tête baissée dans les slums de Rio et en tire le quotidien bouillonnant sans la moindre concession. Pour cela, il se base sur l’expérience d’un officier joué par Wagner Mora qui appartient à ces unités d’élite chargées de traquer les barons de la drogue ; et ce n’est pas pour autant qu’il propose un contrepoint rassurant aux événements. Ce regard omniscient de flic en quête de son successeur pour rejoindre des rails plus conformes permet d’une part d’infiltrer un milieu corrompu dont il connaît les principaux protagonistes et de l’autre d’opposer ceux qui vont le remplacer : deux jeunes recrues zélées qui partent avec autant d’atouts que d’handicaps. Il en résulte un mélange très efficace de documentaire et de fiction. Le manque de considération, de sécurité et de formation chez les jeunes flics explique la tentation du vice mais ceux qui appartiennent au BOPE (bataillon des opérations spéciales de police) sont mus par ce qui les anime et emploient des méthodes radicales pour contrer des mecs sans pitié. Que dire alors des trafiquants-gangsters qui rançonnent les ONG, utilisent les gamins comme porte-mitraillettes, et se comportent comme les rois du quartier grâce aux armes achetées avec l’argent de la drogue? Si les policiers les craignent autant, c’est que ces dealers eux, n’ont aucun scrupule, et n’hésitent pas à se servir de la population des favelas comme boucliers humains pour se cacher. Prise entre deux feux, cette dernière n’est d’ailleurs que peu montrée et mise en avant : dans la séquence de la rave party, la foule innocente subira par exemple les « dommages collatéraux » d’un affrontement entre policiers. Un massacre d’autant plus insoutenable qu’il se déroule devant les yeux médusés des « vrais » gangsters, interloqués de voir leurs ennemis s’entretuer.

Toutes les utopies humanisantes des idéalistes et les larmes de crocodile des familles sont proscrites ; José Padilha filme une jungle dépravée avec les muscles de ses intentions. Mais les images qu’il propose sont si intenses que certains n’ont pas hésité à remettre en cause la notion – ambiguë – de point de vue. C’est toujours le risque lorsqu’on veut dénoncer un fléau ou asséner une vérité : on peut parfois louper sa cible. Ici, ce n’est pas le cas : il n’y a pas à dénoncer ; il y a juste à montrer. Et le film n’est jamais dupe de cette réalité, en grande partie responsable du fossé social brésilien. Le réalisateur ne tombe pas pour autant dans l’autre travers qui est celui de l’esthétisation de la violence même si des artifices sont utilisés – essentiellement dans la première partie – pour impressionner au maximum, notamment au niveau du son et du montage. Peu étonnant d’ailleurs si le film évoque le bruit et la fureur des premiers Hector Babenco ou plus récemment l’uppercut bien tonitruant lui aussi de La cité de Dieu. Ce descendant direct fait éclater une vérité qu’au Brésil tout le monde connaît mais que personne n’ose dire. Depuis, il est devenu un phénomène de société.

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