Guy Maddin, maître du surréalisme et du néo-romantisme, bricole depuis des lustres des fictions déjantées et subversives qui font mal aux conventions cinématographiques. C’est un artiste à part entière qu’il faut apprendre à découvrir. Ça tombe bien : The Saddest music in the world s’impose comme son film le plus accessible et n’en reste pas moins l’un de ses films les plus séduisants.
Avec The Saddest music in the World, l’expérimental Guy Maddin risque de se faire un nom auprès des jeunes cinéphiles. Et pourtant cet artisan n’est pas né d’hier et n’a rien d’un David Lynch bis. Son combat : lutter contre le conformisme des images et réveiller, en douceur, les consciences endormies. Son cinéma est l’art de la présence, d’une incarnation brute et immédiate qui rappelle la puissance d’évocation du muet. Ce qui fait qu’on éprouve la sensation étrange que l’on regarde un objet à la fois éminemment conceptuel et complètement libéré. Au cinéma, on n’a pas vécu cet effet-là depuis Tetsuo et Pi qui étaient tous deux des enfants de Eraserhead.
Dans un écrin tout en maquette (ce qui peut étouffer), le film est présenté comme une fable avec ses personnages fantastiques. Avec ce nouveau film – qui, comme le veut le dicton, ne ressemble à aucun autre, l’étrange Maddin pointe sa caméra dans un bar perdu, dans les années 30, en pleine ère de prohibition. Là, il scrute les visages de gens plus tristes que les chansons qu’ils chantent et exploitent à bon escient le système de la rétroprojection (incrustation d’images en arrière plan) que Lars Von Trier avait déjà élégamment mis au point dans Europa et qui est une marque typique de Guy Maddin. Comme à sa fantastique habitude, Guy Maddin déploie au gré de ses bobines un univers fascinant et ténébreux où il rivalise d’inventions plus absurdes les unes que les autres (des jambes en verre remplies de bière, décors expressionnistes qui se superposent). Beaucoup s’empresseront sans doute de faire des amalgames étroits avec le cinéma de David Lynch, d’autant que Isabella Rossellini, l’héroïne du Blue Velvet, tient le premier rôle. Mais dans la case mélancolique, on pense plus à Béla Tarr (son bar triste, ses personnages viscéralement tristes, ses chansons neurasthéniques…) et surtout à Tod Browning, réalisateur des immenses Freaks et L’inconnu. The Saddest in the World est une sorte de croisement de ces univers tout en restant suprêmement ancré dans les codes tordus du cinéaste canadien. Le voyage est très original mais fonctionne à double tranchant.
Comme toute expérience hors norme et sensorielle, le film travaille au corps le paradoxe et peut légitimement laisser perplexe d’autant que sa structure narrative est sciemment décomposée. Mais dans tous les cas, le résultat ne laisse pas de marbre. Il manque peut-être encore d’unité pour convaincre les plus rétifs. Les amateurs du genre ne seront pas désorientés et savoureront le sésame à sa juste valeur. D’autant que la tonalité, d’abord farfelue, devient de plus en plus sombre à mesure que le film déroule ses bobines jusqu’à ces dernières scènes, tragiques, où le mutisme s’impose. L’atmosphère repose autant sur les effets sonores que sur les éclairages qui accentuent violemment le clair-obscur. Le film est en noir et blanc et sépia à l’exception de quelques séquences colorisées qui évoquent le technicolor bichrome.
A l’instar de ses précédents opus, le cinéaste ignore les règles usuelles du récit et privilégie la notation, le détail, la sensation. Il y a aussi cette incandescence burlesque qui joue avec générosité d’un comique de situation taillé à la serpe. The Saddest music in the World fait figure d’acte de résistance au conformisme ambiant en évoquant des choses graves en étranglant l’esprit de sérieux (atavisme rustaud, accident, secret de famille). Sous l’euphorie et l’exubérance, les personnages ne cherchent qu’à se rapprocher pour mieux pardonner. Maddin transcende le minimalisme de sa mise en scène par un double sens de l’humour (pince-sans-rire) et du mélodrame. S’il évite de justesse le pastiche, il en profite pour délivrer des clins d’œil aux mélos et aux films d’horreur des années 20-30 plutôt bienvenus. On adhère ou pas, mais, au mieux, pour les profanes, ce film laisse pourtant une trace précieuse chez ceux que ce morceau de vrai cinéma aura su prendre dans ses rets invisibles. Pour les aficionados, le résultat peut sembler moins incisif et provocant mais on a le droit d’y voir la suprême confirmation que la singularité est avant tout affaire de style.

