C’est un titre-secret auquel certains clubbeurs repensent et en parlent d’un air entendu. Enregistré en 1981 par Holger Czukay, Jah Wobble et Jaki Liebezeit, le démentiel How Much Are They? dévoile une basse profonde, un rythme métronomique, quelques percussions, des cuivres en éclats et la voix de Wobble. Mais très vite, la mécanique se dérègle. Les sons flottent, changent de focale, surgissent puis s’effacent comme des figurants dans un film de science-fiction dont on aurait perdu le scénario. Liebezeit, batteur de Can, apporte sa précision hypnotique, cette manière de transformer le rythme en architecture ; Wobble, passé par Public Image Ltd., fait de la basse une force de gravité ; Czukay, ancien bassiste de Can devenu bricoleur de bandes, de radios à ondes courtes et de collages électroniques, découpe le réel comme un monteur clandestin. Présentés l’un à l’autre par le journaliste Alan Bangs, les trois enregistrent une première session autour de How Much Are They?, avant de poursuivre le projet à Cologne. Trois musiciens qui, séparément, avaient déjà compris que le rock pouvait sortir de son cadre ; réunis, ils lui font carrément perdre les murs.
Le génie du morceau tient à cette façon de rendre la sophistication presque invisible. La basse de Wobble, chaude, massive, liquoreuse, ne joue pas tant qu’elle se répand ; derrière elle, Liebezeit installe une pulsation sèche, imperturbable, et Czukay commence à saboter la perspective. Fragments de radio, effets, instruments, bruits parasites : tout entre dans le champ puis en ressort, comme si la stéréo était devenue une chambre avec des portes dérobées. Dub, post-punk, krautrock, électronique expérimentale : plutôt que de les aligner comme des références dans un dossier de presse, le trio les passe au mixeur. Et au centre de cette petite apocalypse sonore, Liebezeit tient la ligne avec une sobriété presque arrogante. Publié en 1982 sur Full Circle, le morceau ouvre un album qui poursuit cette collision des genres. Mystery R.P.S. (No. 8) pousse plus loin les collages et les atmosphères, tandis que Trench Warfare ou Twilight World prolongent cette sensation d’un disque fabriqué à la frontière du studio et du rêve éveillé. Mais How Much Are They? reste son animal le plus physique. Il y a là quelque chose d’assez ironique : une musique qui semble avoir été conçue dans un laboratoire finit par trouver refuge sur un dancefloor. David Mancuso la joue au Loft, contribuant à son destin de succès underground. Rien à voir avec une quelconque conversion commerciale de l’avant-garde : le morceau conserve son étrangeté, son goût du vide et ses angles morts. Il fait danser sans flatter le danseur. C’est peut-être ce que les musiques expérimentales réussissent de mieux lorsqu’elles cessent de vouloir prouver qu’elles sont expérimentales, elles deviennent simplement irrésistibles.


