Big Fun, premier single d’Inner City sorti en 1988, nous vient de Detroit et, avec ses rythmiques puissantes, ses synthétiseurs futuristes et surtout la voix lumineuse de Paris Grey, le morceau va faire entrer le son de Detroit dans une nouvelle dimension : celle de la pop, de la radio et des dancefloors du monde entier. À une époque où la techno naissante est souvent sombre, instrumentale et tournée vers le futur industriel, Kevin Saunderson imagine une musique plus chaleureuse, plus accessible et profondément optimiste. Aussi, pour comprendre ce Big Fun, il faut revenir aux « Belleville Three » : Juan Atkins, Derrick May et Kevin Saunderson. Amis depuis l’adolescence, les trois producteurs participent à la naissance d’un nouveau langage électronique, nourri par le funk de George Clinton, le disco, la soul mais aussi les musiques futuristes de Kraftwerk et les machines qui façonnent le paysage industriel de Detroit. Atkins imagine une musique électronique futuriste, May lui apporte une dimension plus expérimentale, tandis que Saunderson va progressivement chercher un autre équilibre : une techno capable de conserver la puissance des machines tout en retrouvant l’émotion et l’efficacité mélodique de la soul et du disco.
C’est cette ambition qui va donner naissance à Big Fun. Avant même qu’Inner City existe réellement comme groupe, Saunderson travaille avec James Pennington sur une idée musicale qui deviendra la base du morceau. Un accord samplé est réparti sur le clavier, puis enrichi de nappes et de quelques notes supplémentaires. Le cœur rythmique du morceau repose sur la Roland TR-909, machine devenue emblématique de la musique électronique. Mais Big Fun ne se résume pas à de la machinerie. Saunderson fait appel à Art Forest, qui ajoute cette ligne de piano sinueuse et légèrement improvisée que l’on entend au milieu du morceau. Puis il rencontre Terry « Housemaster » Baldwin, figure de la scène house de Chicago, qui lui parle d’une chanteuse avec laquelle il a déjà travaillé. Son nom est Paris Grey. Ancienne chanteuse de gospel devenue chanteuse sur plusieurs productions house, Grey possède cette voix que Saunderson recherche sans même encore savoir exactement comment la définir. Un mois plus tard, elle lui chante sa partie au téléphone. La musique qu’il avait construite prend soudain une autre dimension et la voix de Grey transforme une expérimentation techno en chanson pop célébrant le plaisir, la danse et le rassemblement.
Une fois la voix de Paris Grey enregistrée sur le morceau, Big Fun devient le premier véritable morceau d’Inner City. Le titre sort d’abord sur KMS Records, le label de Saunderson, avant d’être repris et distribué plus largement par 10 Records, filiale de Virgin. La demande devient rapidement trop importante pour les capacités de KMS, tandis que le morceau est abondamment bootlegué. Son arrivée sur la compilation Techno! The New Dance Sound of Detroit contribue ensuite à le faire connaître au-delà de la scène locale. Quelques mois après Big Fun, le groupe connaît un succès encore plus important avec Good Life, toujours avec la voix de Paris Grey, que l’on retrouvera sur l’album Paradise, paru en 1989. Une influence majeure pour toute une génération de dance music, de Technotronic à C+C Music Factory.



